Crédit photo : P. Forget/Sagaphoto

« Désamorcer la mort, relancer la vie »

Marcel Arnaud, professeur de neurochirurgie (1896-1977)

Avec les sapeurs-pompiers de France…

Depuis la lutte contre l’incendie jusqu’à l’assistance aux personnes tous azimuts

par Bernard Laygues

« Je ne veux connaître ni ta phi­lo­so­phie, ni ta reli­gion, ni ta ten­dance poli­tique. Peu m’im­porte que tu sois jeune ou vieux, riche ou pauvre, fran­çais ou étran­ger. Si je me per­mets de te deman­der quelle est ta peine, ce n’est pas par indis­cré­tion, mais bien pour mieux t’ai­der. Quand tu m’ap­pelles, j’ac­cours, mais assure-toi de m’a­voir aler­té par les voies les plus rapides et les plus sûres. Les minutes d’at­tente t’ap­pa­raî­tront longues, très longues. Dans ta détresse, par­donne mon appa­rente lenteur. »

Dès le seuil du hall d’entrée de la Direc­tion dépar­te­men­tale d’incendie et de secours du Val‑d’Oise, à Neu­ville-sur-Oise (pom­piers pour­tant de sta­tut civil mais qua­si mili­ta­ri­sés), ce texte sur bois pré­cieux a long­temps sau­té aux yeux de toute sa hau­teur, avant de veiller sur la vaste remise des véhi­cules et maté­riels du centre de secours attenant… 

Même affi­chage dans nombre d’unités civiles au tra­vers du pays. De quoi sur­prendre, car ces mots on ne peut plus civiques et paci­fiques émanent du regret­té géné­ral Abdon Robert Cas­so, ancien « patron » (1967–1970) de la Bri­gade de sapeurs-pom­piers de Paris— elle sous sta­tut mili­taire en tant qu’unité du Génie. (Autre corps mili­taire de pom­piers : le Bataillon de marins-pom­piers de Mar­seille, dépen­dant de la Marine natio­nale.) 
Idéal et enga­ge­ment moral par­ta­gés, donc ! Quant à la dif­fé­rence de sta­tut, voire de sen­si­bi­li­té citoyenne, cela ne fait rien à l’affaire. D’ailleurs, la réa­li­té quo­ti­dienne nous pousse à l’admettre. En tout cas, per­sonne avant ce géné­ral n’avait aus­si clai­re­ment fixé une règle consi­dé­rée comme intan­gible. Quel souffle ! Quelle volon­té de mettre les points sur les i pour défi­nir une mis­sion tous azi­muts qui n’obéit à rien d’autre qu’au besoin de n’importe qui en temps de paix — comme d’ailleurs si c’était la guerre, jamais loin, hélas, dans notre monde — d’être aidé, pro­té­gé, sau­vé quand frappe un mal­heur aux cou­leurs de l’urgence sur des per­sonnes ou/et leur envi­ron­ne­ment ! Chez un homme par­ve­nu au som­met du métier des armes, voi­là donc un pro­pos qui rachète le côté « traî­neur de sabre » — une expres­sion née chez les anti­mi­li­ta­ristes, notam­ment les anar­chistes (j’en ai côtoyé plus d’un dans la presse pari­sienne, où je fus cor­rec­teur puis jour­na­liste durant trente-cinq ans). Les meilleurs dic­tion­naires en pro­posent comme syno­nymes bra­vache, sou­dard, sabreur, reître… Nous voi­là dans le dur. À ceci près que ce géné­ral-là, tout comme ses homo­logues d’avant et d’après lui, n’était pas là pour com­man­der une inquié­tante sol­da­tesque. Mais une uni­té comp­tant aujourd’hui quelque 8 000 hommes et femmes, et dont la devise demeure au tra­vers des siècles « Sau­ver ou périr », lar­ge­ment adop­tée par les pom­piers civils dans la France entière (41 000 professionnel/le/s, 199 000 volon­taires). Et sou­vent, chez ces der­niers, appo­sée en regard de la leur, plus incar­née au quo­ti­dien, et due à leur Fédé­ra­tion natio­nale : « Cou­rage et Dévoue­ment »

C’est seule­ment à des aléas de l’Histoire que l’armée fran­çaise doit de comp­ter en son sein la Bri­gade de sapeurs-pom­piers de Paris (pour la capi­tale et sa petite cou­ronne), mais aus­si le Bataillon de marins-pom­piers de Mar­seille (2 800 hommes et femmes). Deux uni­tés ter­ri­to­riales qui, en fait, doivent leur exis­tence à des défaillances — réelles, mais plus ou moins bien défi­nies et rap­por­tées — de deux corps civils anté­rieurs. Ajou­tons-leur ces mili­taires, atta­chés au minis­tère de l’Intérieur, qui forment les Uni­tés d’instruction et d’intervention de la Sécu­ri­té civile (1 500 sapeurs-sau­ve­teurs). Leur rai­son d’être depuis les  années 1970 : déployer des ren­forts haut de gamme sur des catas­trophes, à l’étranger comme en France (énormes feux de forêt, trem­ble­ments de terre, cyclones, etc.). Tou­jours est-il — et là le bât peut bles­ser — que par­mi les pays déve­lop­pés et démo­cra­tiques seul le nôtre a mili­ta­ri­sé des uni­tés de pom­piers. Pour qui ne connaît pas le monde de la sécu­ri­té civile, il s’avère dif­fi­cile de visu de dis­tin­guer les pom­piers civils de leurs homo­logues mili­taires, à des détails et cou­leurs près sur les tenues d’intervention comme de caserne. Quant aux engins de secours (ici ou là, le rouge cédant la place à l’orange et au jaune), voi­ci les mêmes four­gons-pompes-tonnes, grandes échelles pivo­tantes auto­ma­tiques, véhi­cules de secours et d’assistance aux vic­times, etc. Une dif­fé­rence cer­taine : si l’on repère, sur des images télé­vi­suelles, des pom­piers en « tenue de feu » comme par­tie pre­nante dans des manifs (ain­si au début de 2023 contre la réforme des retraites), on peut être assu­ré qu’il s’agit là de pom­piers civils en pro­ve­nance de tout le pays. Sauf de Paris (et proche ban­lieue) comme de Mar­seille. Car ceux-ci, mili­taires et donc non syn­di­qués, on ne les aura vus que lut­tant contre des feux de pou­belles amon­ce­lées au pied d’immeubles ou éva­cuant et soi­gnant des bles­sés sévè­re­ment atteints lors d’affrontements entre forces de l’ordre et manifestants.

La militarisation, un gage d’efficacité ?

Point d’Histoire assez connu : le 1er juillet 1810, l’ambassadeur d’Autriche, le prince de Schwar­zen­berg, donne une récep­tion en l’honneur du récent mariage de Napo­léon avec Marie-Louise d’Autriche. Vers 23 heures, à  l’ouverture du bal, un incen­die se déclare dans l’ambassade. La belle-sœur du prince, notam­ment, y per­dra la vie. Selon la revue His­to­ria, « cet incen­die dévas­ta­teur, long­temps mini­mi­sé — on évoque pour­tant près d’une cen­taine de morts —, révèle l’in­cu­rie des gardes pom­piers [ou bien gardes-pompes] et annonce une réforme d’en­ver­gure de la pro­fes­sion ». Alors, par décret impé­rial du 18 sep­tembre 1811, est ins­ti­tué « un Corps de Sapeurs-Pom­piers pour la ville de Paris », qui suc­cède aux gardes-pompes créés en 1716. À cette époque où l’armée fait flo­rès, ce corps est d’emblée cal­qué sur le modèle mili­taire. En dépit d’un fonc­tion­ne­ment encore plu­tôt erra­tique, le voi­ci appe­lé à com­battre dif­fi­ci­le­ment de vio­lents incen­dies dans la capi­tale (Théâtre-Fran­çais, maga­sins de Ber­cy, etc.).

En fait, selon le regret­té Joan Deville, bon his­to­rio­graphe des sapeurs-pom­piers de France, « des pro­blèmes de fonc­tion­ne­ment se posent dans ce corps, que son chef vou­drait tout à fait mili­taire, fon­dé sur une rigou­reuse dis­ci­pline et un entraî­ne­ment quo­ti­dien ». En 1814, alors que son com­man­de­ment a été confié au chef de bataillon Pla­za­net, celui-ci, entre autres chan­ge­ments, impose des consignes pré­cises, exi­geant notam­ment que les sapeurs soient caser­nés ; puis il intro­duit la pra­tique régu­lière de la gym­nas­tique « pour for­mer des sau­ve­teurs effi­caces et auda­cieux ». « Fina­le­ment, ajoute M. Deville, le 7 novembre 1821, le roi Louis XVIII, par l’ordonnance n° 11675, place ce corps “dans le com­plet de l’armée” ». Il devient donc, comme bataillon, abso­lu­ment mili­taire « sous l’autorité du ministre de la Guerre, tout en res­tant char­gé du main­tien de l’ordre [auquel, en fait, il ne par­ti­ci­pe­ra guère]. Une mis­sion d’ailleurs sup­pri­mée par une ordon­nance royale du 28 août 1822. Quant à son entre­tien, il demeure à la charge de la Ville de Paris, et son fonc­tion­ne­ment, sous les ordres immé­diats de l’administration du pré­fet de police ». (C’est tou­jours le cas.

Le Bataillon devien­dra Régi­ment en 1866, puis Bri­gade (de sapeurs-pom­piers de Paris) en 1967. À noter que, en 1943, sous le gou­ver­ne­ment de Vichy, les Pom­piers de Paris éten­dront leur pro­tec­tion à la presque tota­li­té du dépar­te­ment de la Seine. Il fau­dra attendre 1964 pour que la région pari­sienne, deve­nue dif­fi­ci­le­ment gérable, soit géo­gra­phi­que­ment réor­ga­ni­sée. Voi­ci alors la Seine scin­dée entre trois nou­veaux dépar­te­ments (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne), confiés à la pro­tec­tion de la Bri­gade de Paris. L’immense Seine-et-Oise, elle, qui jusque-là entou­rait la Seine, se frac­tionne aus­si en trois (Essonne, Val‑d’Oise, Yve­lines). Mais là, les pom­piers demeurent civils (pro­fes­sion­nels et volon­taires) en trois Ser­vices dépar­te­men­taux d’incendie et de secours (Sdis).

Bien plus près de nous, consi­dé­rons un autre fait divers d’importance. 28 octobre 1938 : à Mar­seille, sur la Cane­bière, la grande hor­loge marque 14 h 37 quand fusent les pre­miers appels : « Au feu ! au feu ! » Un incen­die vient de se décla­rer aux pres­ti­gieuses Nou­velles Gale­ries, le grand maga­sin de la cité pho­céenne. Il cau­se­ra 73 morts (sur­tout des clientes et des employées prises au piège des flammes), puis quelque 170 blessé(e)s griè­ve­ment atteint(e)s. Le tout proche hôtel de Noailles se trouve mena­cé. Or, entre autres per­son­na­li­tés réunies là pour le congrès du puis­sant Par­ti radi­cal de l’époque, y logent Édouard Dala­dier, pré­sident du Conseil, Édouard Her­riot, pré­sident de la Chambre des dépu­tés et maire de Lyon, Albert Sar­raut, ministre de l’Intérieur… Des déci­deurs qui pour­ront en direct mesu­rer l’inadéquation entre l’intensité du sinistre et des pom­piers mal équi­pés et entra­vés par la foule qui a enva­hi la Cane­bière en marge de la police, débor­dée. Comme suites à ce drame, de nou­velles règles de pré­ven­tion incen­die sont pro­mul­guées ; le maire de Mar­seille, Hen­ri Tas­so, est démis de ses fonc­tions, et la Ville pla­cée sous la tutelle de l’État jusqu’en 1944. Le corps de sapeurs-pom­piers muni­ci­paux, lui, est dis­sous et rem­pla­cé par un corps mili­taire de marins-pom­piers. Les mêmes que ceux accou­rus de Tou­lon (où déjà ils pro­té­geaient le port), qui ont fini par avoir rai­son de l’incendie. D’où la pro­tec­tion de la ville confiée depuis à cette uni­té de la Marine nationale.

Ques­tion : pour­quoi ces deux for­ma­tions mili­ta­ri­sées (Paris et Mar­seille), à la suite de cir­cons­tances mal­heu­reuses sur le plan opé­ra­tion­nel, ne furent-elles jamais « re-civi­li­sées » ? Tout bon­ne­ment parce que, les choses étant ce qu’elles étaient, les corps civils de pom­piers n’allaient guère pro­gres­ser avant long­temps, ni dans l’organisationnel ni dans l’opérationnel, et donc ne consti­tuaient pas un exemple enviable. Et puis, autre rai­son : les finances des col­lec­ti­vi­tés. Du haut en bas des pou­voirs, on s’arrangeait bien de l’à‑peu-près qui régnait sur les ter­ri­toires et qui, côté maté­riels et équi­pe­ments, ne coû­tait guère. Tout comme des per­son­nels presque tous  volon­taires — sou­vent car­ré­ment « béné­voles » en ce temps-là — autour de maigres noyaux de pro­fes­sion­nels nés dans les plus grandes villes de pro­vince à par­tir de la toute fin du XIXsiècle. Citons Lyon, évidemment ! 

L’un des pre­miers engins de secours moto­ri­sés pour les grandes villes
(vers 1880). — D. R.

Dès le Moyen Âge, il n’avait pas man­qué de citoyens des cor­po­ra­tions — sur­tout maçons, char­pen­tiers, tra­vailleurs du cuir ou des métaux… — pour, à l’appel du toc­sin, « cou­rir au feu », cet enne­mi de tou­jours. Lequel trou­vait des alliés objec­tifs à son exten­sion avec les habi­ta­tions et les échoppes construites en bois.

D’où le couvre-feu, en son sens ini­tial : cette obli­ga­tion dans les villes, dès le XIIIe siècle, de recou­vrir chaque soir le foyer de la mai­son, lors du tin­te­ment des cloches de la paroisse. Car c’était la seule source de réchauf­fe­ment de l’atmosphère fami­liale. Mais, comme trop de gens lais­saient les braises se consu­mer la nuit, c’était aus­si une cause d’incendies de quar­tiers entiers. Au fait, a inter­ro­gé un cer­tain com­man­dant Millet, « peut-on par­ler de pom­piers avant l’invention de la pompe ? C’est mon avis si l’on s’en tient à la défi­ni­tion variant un peu selon les dic­tion­naires : “Des hommes dési­gnés et char­gés de por­ter secours en cas d’in­cen­die”». D’ailleurs,la pompe à bras n’apparut en France qu’en 1698, impor­tée de Hol­lande par un comé­dien et secré­taire de Molière, Fran­çois Du Mou­riez, dit Du Périer. Son effi­ca­ci­té dépas­sait celle des anciennes « seringues », dif­fi­ci­le­ment maniables.

Du la lutte contre le feu à des secours aux asphyxiés 

Ce qui devait se pro­duire se pro­dui­sit : dans les grandes villes, le désir même des popu­la­tions, s’unissant à la volon­té des enga­gés contre l’ennemi uni­ver­sel qu’est le feu, allait pous­ser à la dis­tinc­tion entre pom­piers caser­nés (ancêtres des pro­fes­sion­nels) et les autres, requis à la demande au son de clai­rons par­cou­rant les villes. En atten­dant que des sirènes com­mu­nales prennent le relais, ins­tal­lées au-des­sus des mai­ries ou des casernes. C’est alors que la seule lutte contre les incen­dies fit place à d’autres mis­sions, trans­for­mant peu à peu les pom­piers, au tour­nant du XIXe siècle finis­sant, en « géné­ra­listes du risque », comme on les qua­li­fie­ra plus tard. Déjà s’étaient déve­lop­pées des adap­ta­tions tech­niques éprou­vées en matière de sau­ve­tage. Bien sûr, voi­là qui s’imposait face aux per­sonnes pri­son­nières des flammes ou lais­sées sur le car­reau après l’extinction, et dont on ne vou­lait plus qu’elles finissent en cadavres.

Pein­ture d’une équipe de sau­ve­teurs (vers 1870) appli­quant une « méthode de réani­ma­tion » à la fois manuelle et méca­nique qui visait à agir sur la ven­ti­la­tion pul­mo­naire par insuf­fla­tion d’air et com­pres­sions alter­na­tives sur les muscles tho­ra­ciques. Elle fut vite oubliée. — (Docu­ment FNSPF.

Par­lons car­ré­ment de nou­veaux hori­zons, notam­ment à Lyon, Le Havre, Nantes, Nan­cy, Saint-Etienne, Lille, Bor­deaux. Des villes où l’on va pou­voir comp­ter sur des pom­piers caser­nés et sol­dés. Alors, en marge des pré­oc­cu­pa­tions induites par le feu, s’imposera une mis­sion bien­tôt consi­dé­rée comme majeure : arra­cher au pire des per­sonnes asphyxiées par les fumées, en les trai­tant sur place pour ne perdre aucun temps avec un trans­port à l’hôpital. Et de là, peu à peu, étendre le savoir-faire acquis à des vic­times frap­pées par d’autres causes : noyade, élec­tri­sa­tion (l’électricité est alors encore mal maî­tri­sée), intoxi­ca­tion au gaz d’éclairage, suf­fo­ca­tion, etc.

Des pro­cé­dés manuels de « res­pi­ra­tion arti­fi­cielle », à par­tir des années 1900 — ici, méthode Schä­fer (pres­sions-relâ­che­ments sur les côtes flot­tantes), asso­ciée à la méthode Niel­sen (dis­ten­sion-rétré­cis­se­ment de la cage tho­ra­cique) —, on est pas­sé à des méthodes méca­niques sous inha­la­tions de car­bo­gène puis d’oxygène, avec notam­ment l’appareil du doc­teur Cot. L’asphyxié de type cya­no­sé y était pla­cé tête basse ; celui de type pâle (syn­co­pé), tête haute.
Autre appa­reil, moins répan­du : celui de Panis.

Ah ! les pom­piers allaient faire là un tout pre­mier pas dans la culture du secours deve­nu soins d’urgence. Ce ne sera pas le der­nier, mais les autres devront s’adapter à la pro­gres­sion de nou­veaux dan­gers. Vient alors à l’esprit ce titre d’un petit bou­quin de la phi­lo­sophe et psy­cha­na­lyste Cyn­thia Fleu­ry :Le soin est un huma­nisme. Et, même si guère de sau­ve­teurs ne la reven­diquent clai­re­ment, je sou­tiens que, dans notre monde de brutes, une part d’humanisme concré­ti­sé les y oblige, même au coin de la rue. Qui repose d’abord sur la dou­ceur (eh oui !), dou­blée d’une atten­tion de tous les ins­tants. En méde­cine, ce fut sur­tout pour adou­cir ce que cer­tains exa­mens ou soins pou­vaient encore avoir de dou­lou­reux — voire d’agressif. Avec Cyn­thia Fleu­ry, croyons jusqu’au ras des pâque­rettes que, « quand la civi­li­sa­tion n’est pas soin, elle n’est rien… » De fait, un huma­nisme appro­prié ne put que s’imposer dans le tis­su des Ser­vices d’incendie et de secours. À leurs méde­cins et infirmiers(ères) en tout pre­mier lieu. Puis dans toutes les orga­ni­sa­tions, publiques ou pri­vées, dont l’aide à per­sonnes en dif­fi­cul­té phy­sique ou men­tale, voire en péril, se révèle comme la rai­son d’être. Seule­ment voi­là, un  manque de dou­ceur appa­raît encore par­fois dans la pra­tique de cer­tains per­son­nels de ces struc­tures. Tra­hi­son à l’évidence d’un idéal pour­tant affi­ché dans leur com­mu­ni­ca­tion ins­ti­tu­tion­nelle ! Il faut dire que l’exemple vient d’en haut ; or, le corps médi­cal n’apparaît pas tou­jours comme consti­tué, sur ce plan-là, de pra­ti­ciens au-des­sus de tout soup­çon. Si l’on n’a pas eu soi-même l’occasion de le véri­fier, il n’est pour s’en convaincre que de lire Les Brutes en blanc (Flam­ma­rion). Ce livre du doc­teur Mar­tin Win­ck­ler dénonce, nom­breux faits à l’appui, des mal­trai­tances d’un autre âge pour­tant maintenues.

Ah ! les pom­piers allaient faire là un tout pre­mier pas dans la culture du secours deve­nu soins d’urgence. Ce ne sera pas le der­nier, mais les autres devront s’adapter à la pro­gres­sion de nou­veaux dan­gers. Vient alors à l’esprit ce titre d’un petit bou­quin de la phi­lo­sophe et psy­cha­na­lyste Cyn­thia Fleu­ry : Le soin est un huma­nisme. Et, même si guère de sau­ve­teurs ne la reven­diquent clai­re­ment, je sou­tiens que, dans notre monde de brutes, une part d’humanisme concré­ti­sé les y oblige, même au coin de la rue. Qui repose d’abord sur la dou­ceur (eh oui !), dou­blée d’une atten­tion de tous les ins­tants. En méde­cine, ce fut sur­tout pour adou­cir ce que cer­tains exa­mens ou soins pou­vaient encore avoir de dou­lou­reux — voire d’agressif. Avec Cyn­thia Fleu­ry, croyons jusqu’au ras des pâque­rettes que, « quand la civi­li­sa­tion n’est pas soin, elle n’est rien… » De fait, un huma­nisme appro­prié ne put que s’imposer dans le tis­su des Ser­vices d’incendie et de secours. À leurs méde­cins et infirmiers(ères) en tout pre­mier lieu. Puis dans toutes les orga­ni­sa­tions, publiques ou pri­vées, dont l’aide à per­sonnes en dif­fi­cul­té phy­sique ou men­tale, voire en péril, se révèle comme la rai­son d’être. Seule­ment voi­là, un  manque de dou­ceur appa­raît encore par­fois dans la pra­tique de cer­tains per­son­nels de ces struc­tures. Tra­hi­son à l’évidence d’un idéal pour­tant affi­ché dans leur com­mu­ni­ca­tion ins­ti­tu­tion­nelle ! Il faut dire que l’exemple vient d’en haut ; or, le corps médi­cal n’apparaît pas tou­jours comme consti­tué, sur ce plan-là, de pra­ti­ciens au-des­sus de tout soup­çon. Si l’on n’a pas eu soi-même l’occasion de le véri­fier, il n’est pour s’en convaincre que de lire Les Brutes en blanc (Flam­ma­rion). Ce livre du doc­teur Mar­tin Win­ck­ler dénonce, nom­breux faits à l’appui, des mal­trai­tances d’un autre âge pour­tant maintenues.

Reve­nons à l’asphyxie… On le sait, depuis la nuit des temps, on a tou­jours cher­ché à « rame­ner à la vie » la per­sonne qui sou­dain ne res­pi­rait plus. Peut-être parce que l’arrêt bru­tal de cette fonc­tion vitale fut par­tout et tou­jours per­çu comme un effa­ce­ment trop bru­tal, inac­cep­table et « immé­ri­té ». Le pre­mier texte connu en Occi­dent rela­tant une ten­ta­tive de res­sus­ci­ta­tion par méthode orale (bouche-à-bouche) se trouve dans la Bible (Second Livre des Rois, cha­pitre IV, ver­set 34). Le pro­phète Éli­sée y relance la res­pi­ra­tion chez un enfant, « sa bouche contre sa bouche, ses yeux contre ses yeux ». Une pra­tique oubliée au cours des siècles, sauf par les matrones (ancêtres des sages-femmes) sur des bébés ne res­pi­rant pas d’emblée à la nais­sance. Elle fut lar­ge­ment redé­cou­verte vers 1950, d’abord en Scan­di­na­vie, et appli­quée sur toute per­sonne en arrêt res­pi­ra­toire, rem­pla­çant avan­ta­geu­se­ment des pro­cé­dés datant du XVIIIe siècle. Mais elle semble aujourd’hui avoir per­du de son inté­rêt en marge d’un mas­sage car­diaque bien fait. Les­dits pro­cé­dés, nom­breux, non dénués de dan­ger (méthodes manuelles de Schä­fer, de Niel­sen, de Syl­ves­ter, etc.) ou repo­sant sur des dis­po­si­tifs adap­tés (appa­reils de Cot, de Pan­is, etc.), mis au point, décrits et répan­dus pour un temps chez les pom­piers. Le plus sou­vent, leur concep­tion avait ger­mé dans la tête de phy­sio­lo­gistes, voire même de bar­biers-chi­rur­giens. Quelles éton­nantes ten­ta­tives pour arra­cher à l’issue fatale des vic­times déjà en état de mort appa­rente ! On ne pou­vait certes en attendre qu’un pos­sible effet réflexo­gène. C’était déjà ça, avec la sai­gnée, en un temps où les soins d’aujourd’hui — inha­la­tions ou insuf­fla­tions d’air, voire d’oxygène, pose de canules, mas­sage car­diaque externe (manuel puis sous appa­reil du genre Car­dio­pompe), défi­bril­la­teur externe, injec­tions médi­ca­men­teuses — n’étaient même pas conce­vables. Il est vrai que l’on n’avait pas encore asso­cié les dys­fonc­tion­ne­ments du cœur (le moteur) à la ven­ti­la­tion pul­mo­naire… Mais sur qui comp­ter, en ce temps-là, pour appli­quer au moins des connais­sances repo­sant sur ce qui pas­sait pour une évi­dence : refaire fonc­tion­ner les pou­mons (les souf­flets) en agis­sant sur la cage tho­ra­cique par des méthodes qui avaient plus à voir avec de la culture phy­sique qu’avec des soins ? Eh bien, d’évidence, sur les pom­piers ! Qui d’autre que ces hommes répu­tés « braves et dévoués », déjà entraî­nés à secou­rir face aux incen­dies, et qui ne s’étaient enga­gés que pour cela ? Ban­co : le secours aux asphyxiés allait s’ajouter à la lutte contre le feu et aux sau­ve­tages de tous ordres, pro­cu­rant aux ser­vices d’incendie de quoi struc­tu­rer leur image dans le sens à venir de « géné­ra­listes du risque », puis de « sol­dats de la vie ». 

C’est à ce pro­pos que le doc­teur Claude Gon­za­lez, anes­thé­siste-réani­ma­teur, ancien vice-pré­sident de la Fédé­ra­tion natio­nale des sapeurs-pom­piers de France, a pu écrire : « Depuis la Rome antique, les ser­vices de secours nais­sants se sont tou­jours entou­rés de moyens de san­té afin de prendre en charge les vic­times des sinistres contre les­quels ils étaient char­gés de lut­ter. En effet, il paraît a prio­ri impos­sible d’envisager une action de sau­ve­tage ou de secours sans un accom­pa­gne­ment médi­cal ou para­mé­di­cal pour parer aux atteintes phy­siques du sinistre. Et il faut bien recon­naître qu’historiquement ce sont bien les pom­piers, au tra­vers de la Bri­gade de sapeurs-pom­piers de Paris, qui ont conçu le secou­risme, mais éga­le­ment les toutes pre­mières tech­niques encore uti­li­sées en méde­cine d’urgence. Le lien entre les pre­miers secours et la méde­cine d’urgence s’avère pour nous une évi­dence, même si les cir­cons­tances font que la méde­cine prend le pas en impor­tance sur ces gestes de secours immé­diats. Mais quelle plus belle consé­cra­tion que la chaîne de sur­vie dans laquelle on sait que les meilleures pra­tiques médi­cales n’ont de chances de réus­sir que si, rapi­de­ment et de manière effi­cace, ont été déployées des tech­niques de pre­mier secours !

Dans la bour­gade de Ry, près de Rouen, Eugène Dela­mare, l’officier de san­té qui ins­pi­ra à Gus­tave Flau­bert le per­son­nage de Charles Bova­ry, s’est sans doute ser­vi des objets de ce coffre après avoir rejoint le capi­taine Binet au secours de quelque bougre bles­sé. Cette magni­fique mal­lette a donc sa place dans l’univers de Charles et Emma Bova­ry, recons­ti­tué par des fidèles de l’œuvre de l’écrivain normand.

Valise

Valise de pre­mière inter­ven­tion aujourd’hui dans un VSAV (véhi­cule de secours et d’assistance aux vic­times) des sapeurs-pom­piers de France. On mesure là les pro­grès et l’adaptation des maté­riels d’urgence au cours d’un temps.

Pompiers civils entre Garde nationale et leur Fédération nationale

Il ne faut pas y aller par quatre che­mins pour consi­dé­rer que, au XIXsiècle encore, mieux valait ne pas tou­jours comp­ter sur les ser­vices com­mu­naux contre l’incendie entre flammes jaillis­santes et braises encore fumantes. Trop longs à mobi­li­ser. Trop dému­nis de maté­riels effi­caces. Encore dépen­dants des pompes à bras, qui ne pou­vaient se révé­ler extinc­trices que grâce à des groupes d’habitants de bonne volon­té, assem­blés pour la cir­cons­tance et prêts à aider les « sol­dats du feu » dans l’alimentation en eau par la chaîne des seaux. Pour­tant, ici et là, ancêtres des four­gons d’incendie d’aujourd’hui, allaient se répandre des pompes à vapeur (aspi­rantes et fou­lantes). En atten­dant des moto­pompes plus mobiles, puis des auto­pompes : le must ! C’est que les grandes villes essayaient de s’aligner sur Paris (avec son orga­ni­sa­tion mili­ta­ri­sée depuis 1811 et des finances de la capi­tale accor­dées à la Pré­fec­ture de police, en l’occurrence maî­tresse d’ouvrage). Dans cha­cune des com­munes dis­po­sant d’un corps d’hommes ayant signé un enga­ge­ment, on fai­sait certes au mieux avec ce qu’on avait. Trop peu face aux besoins. 

Retour en arrière vers un point d’Histoire déter­mi­nant pour les pom­piers : la créa­tion de la Garde natio­nale, ces groupes de citoyens plus ou moins mili­ta­ri­sés, répon­dant au nom ambi­gu de « milices bour­geoises », dans le sillage de celle de Paris, lan­cée dès 1789 sous le com­man­de­ment du géné­ral de La Fayette. Le rôle de cette Garde, ins­crit dans la Consti­tu­tion en 1799, et dont les offi­ciers étaient élus pour deux ans : assu­rer l’ordre en temps de paix et par­ti­ci­per à la défense du pays en com­plé­ment des armées. En fait, plus adap­tée au folk­lore des défi­lés et au manie­ment men­suel de fusils réfor­més qu’au com­bat de rues. En tout cas, main­te­nue sous les divers régimes poli­tiques jusqu’à sa dis­so­lu­tion défi­ni­tive en juillet 1871, au len­de­main de la san­glante répres­sion de la Com­mune de Paris, voi­là qu’elle avait inté­gré une bonne moi­tié des 400 000 pom­piers civils de l’époque (eh oui !), qua­si tota­le­ment béné­voles au plan natio­nal. Leur seule pré­oc­cu­pa­tion : le feu. « La Bête », comme disent les pom­piers (fire­figh­ters) américains.

Pour l’Histoire, Louise Michel en cos­tume de fédéré(e) durant les incen­dies de la Com­mune de Paris.
(Fon­tange, 1871, musée de l’His­toire vivante.)

À la suite de cette dis­so­lu­tion, la plu­part des « sol­dats du feu » inclus dans la Garde étaient rede­ve­nus tout à fait civils, mais en conser­vaient peu ou prou la culture. Par exemple, avec ces grades iden­tiques dans leur appel­la­tion à ceux de l’Armée de terre (une dizaine depuis capo­ral jusqu’à colo­nel). Ce qui d’ailleurs n’a jamais pas­sé pour tel­le­ment appré­cié au sein de la Grande Muette. À ce pro­pos, on est en droit de pen­ser que, chez les pom­piers civils, une autre séman­tique (civile) aurait pu pré­va­loir : équi­pier, chef d’équipe, chef de groupe, direc­teur de centre, direc­teur régio­nal, etc. Mais conve­nons que, même dans d’autres pays, peut-être sous l’attraction de la notion de com­bat, la ter­mi­no­lo­gie mili­taire a conta­mi­né les « sol­dats du feu » civils. (Chez les Anglo-Saxons, on ne connaît que quelques grades d’offi­cers : colo­nel, com­man­der, cap­tain…).  

Côté orga­ni­sa­tion, les pom­piers vont obéir aux volon­tés, voire aux oukases, des édiles de chaque com­mune concer­née (cer­taines, même impor­tantes, ne s’étaient pas encore dotées de moyens de secours, comp­tant sur d’autres qui, for­cé­ment hors délais, cou­raient à l’échec). La loi Le Cha­pe­lier, qui en 1791 avait dis­sous les cor­po­ra­tions et les guildes de l’Ancien Régime, affai­blit pour un temps le recru­te­ment à par­tir des métiers que celles-ci régis­saient plus ou moins jusque-là. Mais il était deve­nu évident qu’il fal­lait s’affranchir des groupes de pres­sion pro­fes­sion­nels (gens de métier, maîtres…). Il fau­dra attendre près d’un siècle pour que se pro­duise ce que d’aucuns ont appe­lé « le sur­saut des pom­piers de France »… après bien des erre­ments dans leur orga­ni­sa­tion et leurs tac­tiques opé­ra­tion­nelles, chaque com­pa­gnie com­mu­nale plu­tôt aban­don­née à ses propres besoins et moyens. Jusqu’à ce 18 sep­tembre 1881, date emblé­ma­tique où d’anonymes « sol­dats du feu » se dressent face à la médio­cri­té pour exis­ter digne­ment. À Vailly (Aisne), gros bourg proche du tra­gique Che­min-des-Dames de 1917, le capi­taine Charles-Auguste Michel, ancien offi­cier de chas­seurs à pied, qui com­mande la com­pa­gnie de pom­piers, a réus­si à grou­per 93 chefs de haute répu­ta­tion, issus de 18 dépar­te­ments (tous civils et encore béné­voles). Son rêve : « Des chan­ge­ments dans l’organisation de demain, et nous unir pour être plus forts ».Son seul état de ser­vice : avoir suc­cé­dé à son père (mort au feu). Pour­tant, il a déjà dénon­cé « les défi­ciences des bataillons, divi­sions et sub­di­vi­sions de pom­piers ». D’autant que chaque com­mune fait encore — et fera long­temps — comme elle veut, comme elle peut, quand au moins elle dis­pose d’une pompe à bras — mieux : d’une moto­pompe trac­table — et d’hommes « prêts à cou­rir au feu seule­ment pour l’honneur ». Trop sou­vent, le com­bat se révèle inégal, et l’incendie gagne… 

Certes, pour la pre­mière fois, un décret (pas même le vote d’une loi !) avait été pris le 29 décembre 1875, qui visait à orga­ni­ser ration­nel­le­ment les corps com­mu­naux. Mais il se révé­la peu contrai­gnant sous le coup des cri­tiques, sans doute parce qu’imposé d’en haut. En fait, Vailly avait été un coup d’essai du « peuple pom­pier ». Le coup de maître eut lieu le 24 mars 1882, moins d’un an après : l’enregistrement, par le pré­fet de la Marne, des pre­miers sta­tuts d’une Fédé­ra­tion qui pré­ten­dra jouer le rôle d’interface entre ses adhé­rents, le minis­tère de l’Intérieur (dont dépend la sécu­ri­té en géné­ral) et les citoyens. Elle se veut d’emblée natio­nale, mais ne le sera vrai­ment qu’avec la loi de 1901 sur les asso­cia­tions. Ce fut donc dans le droit-fil de cet évé­ne­ment, le 17 sep­tembre 1882, à Reims, qu’eut lieu le pre­mier congrès offi­ciel : 400 par­ti­ci­pants venus de tout le pays (pas si facile à l’époque). S’y déroule l’élection du pre­mier pré­sident fédé­ral : ce sera le capi­taine Léon Patoux (de Reims). Charles Michel, lui, pour­ra se pré­va­loir d’être le véri­table ini­tia­teur de la Fédé­ra­tion que nous connais­sons aujourd’hui. Mais il refu­se­ra d’exercer le moindre pou­voir. Et la pre­mière orga­ni­sa­tion se nom­me­ra « Fédé­ra­tion natio­nale des offi­ciers et sous-offi­ciers de sapeurs-pom­piers  de France et d’Algérie ». Un autre temps, d’autres mœurs !

Des précisions, enfin

Pour long­temps le « sur­saut » de Vailly a, semble-t-il, por­té de bons fruits. Adap­té, réorien­té, ren­for­cé, il a per­mis à la Fédé­ra­tion des pom­piers de tutoyer l’idéal sans délais­ser le réel. Cela en dépit, durant bien des années, d’une bureau­cra­tie d’État cou­pée des exi­gences de ter­rain, de ministres sourds, mais aus­si de « grands chefs » pom­piers fai­sant preuve d’impéritie, puis plus tard de mou­ve­ments syn­di­caux contes­tables (chez les pro­fes­sion­nels) autour de réac­tions cor­po­ra­tistes para­ly­santes — sans comp­ter de dom­ma­geables lacunes fédé­rales. Par exemple, ces chan­ge­ments de pied sur des sujets capi­taux au fil de la suc­ces­sion des pré­si­dents et de leurs comi­tés exé­cu­tifs. Telle la dépar­te­men­ta­li­sa­tion, rédui­sant dras­ti­que­ment le rôle des com­munes. Mais, sur fond d’accord majo­ri­taire entre déci­deurs pour ne pas lais­ser les maires (sur­tout de petites com­munes) aux prises avec les res­pon­sa­bi­li­tés leur incom­bant en matière de secours, vint la loi n° 96–369 du 3 mai 1996. Elle ger­mi­nait dans cer­tains esprits depuis 1930 (eh oui !). Voi­ci son article 1er, qui dit tout : « Il est créé dans chaque dépar­te­ment un éta­blis­se­ment public dénom­mé “Ser­vice dépar­te­men­tal d’in­cen­die et de secours”, qui com­porte un corps dépar­te­men­tal de sapeurs-pom­piers, com­po­sé dans les condi­tions pré­vues à l’ar­ticle 5 (le corps dépar­te­men­tal de sapeurs-pom­piers est com­po­sé 1° des sapeurs-pom­piers pro­fes­sion­nels ; 2° des sapeurs-pom­piers volon­taires). Il est orga­ni­sé en centres d’in­cen­die et de secours. Il com­prend un ser­vice de san­té et de secours médi­cal. » Seconde loi (n° 96–370), issue des mêmes débats, modi­fiée au fil des ans, et visant au Déve­lop­pe­ment du volon­ta­riat dans les corps de sapeurs-pom­piers. Son article 1er « Par son enga­ge­ment, le sapeur-pom­pier volon­taire par­ti­cipe, sur l’en­semble du ter­ri­toire, aux mis­sions de sécu­ri­té civile de toute nature, confiées prin­ci­pa­le­ment aux ser­vices d’in­cen­die et de secours, et peut éga­le­ment exer­cer des mis­sions ou rem­plir des fonc­tions par­ti­cu­lières dans le cadre de l’or­ga­ni­sa­tion des ser­vices. […] Le sapeur-pom­pier volon­taire prend libre­ment l’en­ga­ge­ment de se mettre au ser­vice de la com­mu­nau­té. Il exerce les mêmes acti­vi­tés que les sapeurs-pom­piers pro­fes­sion­nels. Il contri­bue ain­si direc­te­ment, en fonc­tion de sa dis­po­ni­bi­li­té, aux mis­sions de sécu­ri­té civile de toute nature confiées aux ser­vices d’in­cen­die et de secours ou aux ser­vices de l’É­tat qui en sont inves­tis […]. Toute per­sonne, qu’elle soit ou non en acti­vi­té et quelle que soit son acti­vi­té pro­fes­sion­nelle, peut deve­nir sapeur-pom­pier volon­taire, sous réserve de satis­faire aux condi­tions d’engagement. »

Ten­ta­tive de rani­ma­tion en pleine rue par une équipe prompt-secours de sapeurs-pom­piers. — Pho­to M. Allirand/FNSPF.
Sous la figu­ra­tion d’un tra­cé d’électrocardiogramme, cel­lule sani­taire d’un VSAV (véhi­cule de secours et d’assistance aux vic­times). La cir­cu­la­tion et la conscience du patient étant réta­blies (celui-ci sous oxy­gène), l’équipe de prompt-secours demeure en attente d’un Smur (Struc­ture mobile d’urgence et de réani­ma­tion) régu­lé par le Samu (Ser­vice d’aide médi­cale d’urgence).

Long­temps, « la Fédé », mou­ve­ment citoyen imma­nent, avait dû jouer le rôle de ce qui évi­dem­ment dépen­dait de la puis­sance offi­cielle de l’État. N’avait-il pas fal­lu, entre les deux guerres, la créa­tion du Conseil supé­rieur des sapeurs-pom­piers pour qu’enfin la notion de pro­tec­tion civile se fasse jour ? Qui d’ailleurs ne se concré­ti­se­ra, à pas comp­tés, que vers 1960 comme un ser­vice à part entière du minis­tère de l’Intérieur, où des offi­ciers de sapeurs-pom­piers, pour­tant prin­ci­pa­le­ment concer­nés, n’entreront que des années plus tard. 

Nom­mé aujourd’hui Direc­tion de la sécu­ri­té civile et de la ges­tion des crises (DSCGC), com­pre­nant une Sous-direc­tion des ser­vices d’incendie et des acteurs du secours, bien implan­té au cœur du minis­tère, voi­là un ser­vice qui régit natio­na­le­ment plu­sieurs com­pé­tences : lutte contre l’incendie et autres agres­sions envi­ron­ne­men­tales, sau­ve­tages tous azi­muts, secours (et désor­mais pre­miers soins) d’urgence en toute cir­cons­tance. Faut-il sans sour­ciller bâiller d’admiration devant cette acti­vi­té plu­rielle ? Pas for­cé­ment : c’est qu’il existe en France, comme dans tous les pays déve­lop­pés, un minis­tère de la San­té, et qu’il paraî­trait logique que celui-ci régle­mente et gère tout ce qui, même en pre­mière urgence, touche aux per­sonnes en besoin de soins déci­sifs. Ne serait-ce que pour lais­ser les patients sous la main de la même obé­dience. Pour­quoi, sous les mains d’un citoyen certes res­pon­sable et entraîne, l’arrêt d’une hémor­ra­gie cata­clys­mique ou le réta­blis­se­ment du rythme d’un cœur qui bat la cha­made dépendent-ils d’un minis­tère dont le « gros mor­ceau » est, avec les forces de l’ordre, la sûre­té autant que la sécu­ri­té inté­rieure ? De mau­vaises langues (!) ont racon­té que, après la Libé­ra­tion, lors de la répar­ti­tion des minis­tères, le ministre de la San­té s’était assou­pi quand vint le tour de l’attribution du secou­risme. Pas de quoi déran­ger le ministre de l’Intérieur, qui accep­ta sans coup férir d’intégrer dans son maro­quin cette belle acti­vi­té rela­tion­nelle entre État et citoyens. 

En tout cas, il y a là une réflexion citoyenne qui ne peut échap­per à la Fédé­ra­tion des pom­piers. Régu­liè­re­ment qua­li­fiée de « puis­sante orga­ni­sa­tion » par la presse lors d’indignes conflits (dépas­sés, espé­rons-le) entre sapeurs-pom­piers (minis­tère de l’Intérieur) et Samu (minis­tère de la San­té) , celle-ci  se porte bien, forte de ses 285 000 adhé­rents, ras­sem­blés sans dis­tinc­tion de grade, sta­tut ou caté­go­rie : volon­taires, pro­fes­sion­nels, vété­rans, cadets, quelques mili­taires même (par empa­thie), puis, dans les Direc­tions dépar­te­men­tales, per­son­nels admi­nis­tra­tifs, tech­niques et spé­cia­li­sés (Pats). Elle s’est per­mis, en 2023, de por­ter à sa tête un lieu­te­nant-colo­nel civil et volon­taire. Sur­pre­nante excep­tion, tant il était admis depuis 1945 que la Fédé­ra­tion ne pou­vait être diri­gée que par un offi­cier supé­rieur pro­fes­sion­nel, pour une ques­tion de repré­sen­ta­ti­vi­té en haut lieu ! Cette fois, l’élection a impo­sé le « peuple pom­pier » aux « pro­fes­sion­nels de la pro­fes­sion », comme l’on dit dans les milieux du théâtre.

Indispensables volontaires : oui mais… 

Veut-on rele­ver un point faible au sein de cette orga­ni­sa­tion née en 1882 ? Disons son talon d’Achille. C’est que sa puis­sance, due au nombre, ne se fonde que sur une trop faible impli­ca­tion de ses adhé­rents. Ce qui laisse à son comi­té exé­cu­tif, à son conseil d’administration (et encore !), à ses Unions dépar­te­men­tales (sou­vent plus enclines aux ren­contres convi­viales qu’à un élan mili­tant pour la cause), à ses com­mis­sions aus­si… tout un tra­vail qui gagne­rait à se mieux par­ta­ger. D’où la ten­ta­tion de l’entre-soi, qui a pu se mani­fes­ter en un temps, semble-t-il, plu­tôt dépas­sé (?), tout comme la mar­gi­na­li­sa­tion d’une kyrielle de bonnes volon­tés, mais pas stric­te­ment dans la ligne du moment. C’est que celles-ci n’avaient pas eu la chance d’être coop­tées dans l’étroit sérail, sinon pour des tâches ancil­laires, certes indis­pen­sables mais obs­cures ; donc pas de quoi les faire figu­rer sous leur meilleur pro­fil pour les opé­ra­tions  de « Com »… Il faut dire ici que le gros des adhérent(e)s — de base — ne savent pas à quoi ils (elles) adhèrent en véri­té. En effet, leurs coti­sa­tions se trouvent pré­le­vées auto­ma­ti­que­ment — c’est donc indo­lore — sur leurs « heures de feu », comme l’on disait naguère ; terme rem­pla­cé par celui d’« indem­ni­sa­tions ». Celles-ci ver­sées par les dépar­te­ments, voire encore des com­munes, au titre des inter­ven­tions, des gardes pos­tées, des for­ma­tions ou des astreintes à domi­cile. Or il faut bien admettre qu’il s’agit là d’argent public sous­trait pour ali­men­ter la bonne marche d’un uni­vers asso­cia­tif. Lequel, il faut l’admettre aus­si, s’avère indis­pen­sable en per­met­tant de réunir toute la com­mu­nau­té opé­ra­tion­nelle et ses agents admi­nis­tra­tifs (eux tous sala­riés des Sdis) et de lui don­ner notam­ment la parole face à l’État, par l’intermédiaire de la Direc­tion de la sécu­ri­té civile. 

Cela dit, on pour­ra s’étonner que les pom­piers volon­taires de base (les plus expo­sés aux incer­ti­tudes), tenants recon­nus (comme les « pros ») des tech­niques de pre­miers secours, et désor­mais des pre­miers soins d’urgence, ne per­çoivent pour toute « récom­pense » qu’une indem­ni­té (en net horaire) de 8,36 euros (jusqu’à 12,58 euros selon les grades). Cela suite à la reva­lo­ri­sa­tion du 1er octobre 2022, et seule­ment pour leurs mobi­li­sa­tions ponc­tuelles. Sou­vent à par­tir d’un appel sélec­tif (bip), voire par­fois encore, en pleine rura­li­té, de la sirène com­mu­nale. Ils (elles) peuvent aus­si comp­ter sur la « pres­ta­tion annuel­lede fidé­li­sa­tion et de recon­nais­sance » (retraite) créée par la loi Matras, et fixée à 1 024 euros depuis le 1er jan­vier 2023. Des sommes tout de même non impo­sables… Certes, com­pa­rai­son n’est pas rai­son, mais il n’est sans doute pas incon­ve­nant de révé­ler les trai­te­ments men­suels des pom­piers pro­fes­sion­nels civils, donc hors Bri­gade de Paris et Bataillon de Mar­seille (en brut), de 1 649 euros pour un sapeur entrant à 4 460 euros pour un colo­nel. Avan­tages : primes de feu (25 % du trai­te­ment de base), de spé­cia­li­tés, de ren­fort loin­tain, qua­si-gra­tui­té du loge­ment, etc. Mieux : en milieu de car­rière, le régime indem­ni­taire aug­men­té de 50 %. (Voir plus loin les temps de tra­vail). On com­pren­dra d’emblée l’avantage éco­no­mique pour une col­lec­ti­vi­té ter­ri­to­riale — d’où un allé­ge­ment d’impôt local pour le contri­buable — d’octroyer une place signi­fiante aux volontaires. 

Certes, pour eux, pas de quoi rêver à un pont d’or. Sur­tout pour de jeunes et récents enga­gés dans des centres ruraux sans  beau­coup d’interventions. Ce qui n’empêchera pas qu’une nuit ou l’autre il leur fau­dra, par exemple, faire face et résis­ter, en pre­mière inten­tion, aux effets d’un crash rou­tier res­pi­rant l’abomination de la déso­la­tion. Un com­bat qui paraît tou­jours trop long durant l’attente de ren­forts, sur­tout quand il arrive qu’un drame ful­gu­rant prenne de vitesse les secours.

Éva­cua­tion des corps, plus ou moins cal­ci­nés, des petites vic­times de l’accident d’autocars de Beaune (31 juillet 1982).

Voi­ci donc un rap­pel qui vaut pour la tra­gé­die qui s’est dérou­lée dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1982 sur l’autoroute A6, près de Beaune (Côte‑d’Or), dont tout le monde se sou­vient : 53 brû­lés vifs ou asphyxiés, dont 44 enfants dans un auto­car de colo­nie de vacances et 2 dans une voi­ture. Sa résis­tance, l’un de ces volon­taires ano­nymes (18 ans) allait la pous­ser jusqu’à l’extrême. Pro­mu 1re classe au len­de­main de la catas­trophe, il ne sou­hai­te­ra ensuite ni revoir ni com­men­ter sa pho­to, au cœur de l’action, publiée en double page dans Paris-Match.  

 De cet auto­car imma­tri­cu­lé 864 PM 73 (vision gra­vée dans ses neu­rones), il ne vou­dra plus entendre par­ler. Jamais ! Mais des mil­lions de Fran­çais auront vu ces pho­tos, qui feront aus­si le tour du monde, de jeunes pom­piers mêlés à d’autres en passe d’atteindre la limite d’âge (60 ans). Et le regret­té Michel Char­lot (volon­taire per­ma­nent de l’époque, en fait déjà pro­fes­sion­nel), com­man­dant le centre de secours de Beaune, me confie­ra, quinze ans plus tard : « Vous m’auriez pro­po­sé cet entre­tien quelques années plus tôt, je ne l’aurais pas accep­té. Et si aujourd’hui je reviens sur ce drame, c’est pour lais­ser la trace d’un échec assu­mé mais immé­ri­té dans la mémoire des pom­piers de France. »

« Des avants et des après » 

Voi­là une locu­tion qui aujourd’hui fait flo­rès dans le lan­gage sitôt qu’il s’agit d’évoquer un chan­ge­ment aux allures de trem­plin dans une situa­tion a prio­ri évo­lu­tive. En l’occurrence, je pré­fère « Voi­ci » : car c’est d’avenir qu’il s’agit ici. Le chan­ge­ment à bas bruit mais déter­mi­nant — depuis Vailly et Reims (1881–1882) — dans l’évolution des ser­vices d’incendie et de secours com­mu­naux avait eu lieu (je l’ai sou­li­gné) grâce à la prise en main par les pom­piers eux-mêmes de leur embryon d’organisation. À par­tir d’intentions cou­chées sur le papier du pre­mier jour­nal de leur Fédé­ra­tion nais­sante, La Revue des sapeurs-pom­piers, ce chan­ge­ment-là, pour tout dire, se révé­lait certes déter­mi­nant mais sans la moindre assu­rance de « len­de­mains qui chantent ». Il en appe­lait donc d’autres, plus struc­tu­rants, en voie (peut-être) de s’appliquer rapi­de­ment. Le 6 février 1815 (c’est loin !), l’État avait sem­blé vou­loir s’investir avec une cir­cu­laire au ton plu­tôt com­mi­na­toire du ministre de l’Intérieur, l’abbé de Mon­tes­quiou. Tous les pré­fets en avaient été des­ti­na­taires. Jusque-là, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils s’impliquaient a mini­ma dans la pro­tec­tion incen­die, moins encore dans les autres secours d’urgence possibles. 

On peut y lire : « Je désire savoir quel est, dans votre dépar­te­ment, le ser­vice orga­ni­sé pour les cas d’incendie, et quelles sont vos vues sur l’extension et le per­fec­tion­ne­ment dont il est sus­cep­tible. Presque toutes les com­munes de quelque impor­tance pos­sèdent des pompes et des usten­siles propres à por­ter des secours ; mais l’expérience a démon­tré que ces machines, diri­gées par des hommes inex­pé­ri­men­tés, se dégra­daient promp­te­ment et ne pro­dui­saient pas les effets que l’on devait en attendre. En consé­quence, quelques villes ont deman­dé la for­ma­tion de corps de pom­piers, et il y a été pour­vu ; dans plu­sieurs autres, l’organisation faite par les soins des magis­trats n’a point été confir­mée par le Gou­ver­ne­ment, et n’a par consé­quent aucune garan­tie de sta­bi­li­té ; enfin, il en est un grand nombre où le ser­vice n’est pas orga­ni­sé. Je vous invite  à dres­ser […] un tableau où vous por­te­rez toutes les villes qui ont des corps de pom­piers, et celles dans les­quelles vous esti­mez qu’il est conve­nable d’en éta­blir. Vous vou­drez bien m’adresser ce tra­vail avant la fin du mois de mars pro­chain. […] Dès que vous aurez recueilli tous les ren­sei­gne­ments que je vous demande, vous pour­rez me faire suc­ces­si­ve­ment des pro­po­si­tions pour la confir­ma­tion des corps de pom­piers qui auraient été for­més pré­cé­dem­ment, sans l’autorisation du Gou­ver­ne­ment, et pour la créa­tion de corps sem­blables dans les villes et dans les com­munes popu­leuses où il n’en existe pas encore. […] Les règle­ments consti­tu­tifs des com­pa­gnies de pom­piers sont rédi­gés par les maires. Ils déter­minent l’objet du ser­vice, la force des corps, leur orga­ni­sa­tion sous le com­man­de­ment d’un ou de plu­sieurs chefs, leurs rela­tions avec l’autorité publique, les condi­tions d’admission, le mode de dési­gna­tion des pom­piers et de nomi­na­tion des chefs, l’uniforme, la dis­ci­pline et les dépenses. […]. »

De quoi nous  accro­cher à ce qui va deve­nir une pro­gres­sion constante mais tou­jours bal­bu­tiante de la Longue Marche des sapeurs-pom­piers de France, déjà entre­prise mais encore pour long­temps inac­com­plie vers ce que l’on appel­le­ra un jour « la moder­ni­té ». Hélas ! les deux guerres (1914–1918, 1940–1945 : neuf années de jachère) ne per­met­tront guère d’avancer. Pis : elles auront cas­sé moult ini­tia­tives locales. Et puis, les mobi­li­sa­tions étaient pas­sées par là, et la majo­ri­té des volon­taires avaient été enrô­lés. En 1940, beau­coup ver­sèrent dans la Défense pas­sive. Les « pros » civils des grandes villes, eux, y échap­pèrent, et évi­dem­ment les pom­piers mili­taires : heu­reu­se­ment affec­tés sur place. Com­ment rele­ver la tête à la suite de ces deux confla­gra­tions  à vingt ans d’écart ? La Fédé­ra­tion s’y emploie, qui se veut fer de lance. D’ailleurs, au tra­vers des ava­nies, elle tente d’imposer une culture spé­ci­fique. Par exemple, en 1924 elle a fait sup­pri­mer — pour tous les pom­piers civils — l’armement dans les céré­mo­nies ou les défi­lés, pour­tant encore appré­cié par une majo­ri­té d’entre eux. Certes, il s’agissait de vieux chas­se­pots modèle 1866, mais l’image et le sym­bole enta­chaient leurs mis­sions se vou­lant tout à fait paci­fiques. En 1925, elle ne recon­naît les pom­piers que « comme entiè­re­ment civils ». 

Valise de pre­mière inter­ven­tion aujourd’hui dans un VSAV (véhi­cule de secours et d’assistance aux vic­times) des sapeurs-pom­piers de France. On mesure là les pro­grès et l’adaptation des maté­riels d’urgence au cours d’un temps.

Autant que de nou­veaux maté­riels — pour­tant fort atten­dus face à des risques incon­nus jusque-là  —, il faut des connais­sances nou­velles, une cohé­sion sans faille, une volon­té de se mon­trer en belle forme face au grand public. En somme, « être dans le coup ». Où pui­ser cet élan ? L’évidence s’imposera : au Régi­ment (depuis 1866, et Bri­gade à par­tir de 1967) de sapeurs-pom­piers de Paris. D’autant que nombre de jeunes pom­piers volon­taires des ter­ri­toires s’engagent (seule pos­si­bi­li­té main­te­nant) ou sont appe­lés pour le ser­vice mili­taire (puis natio­nal) au sein de cette pres­ti­gieuse uni­té de la capi­tale. À leur retour en grande ban­lieue ou en pro­vince, nul doute qu’ils ne soient mieux armés dans l’opérationnel. Pour autant, plus tou­jours en prise directe sur les vieilles habi­tudes civiles. Sou­vent ils les trans­cendent, et gra­vissent plus faci­le­ment les grades. Bien heu­reu­se­ment, les pom­piers de Paris (comme de Mar­seille, mili­taires depuis 1938) et les civils de tout le pays ne vont pas conti­nuer de se regar­der en chiens de faïence, ce qui aura duré trop longtemps.

Un seul exemple regret­table, emblé­ma­tique de bien d’autres : le 21 décembre 1971 à 13 h 30, explo­sion de gaz au sein d’une tour d’habitation à Argen­teuil, dans le Val‑d’Oise. Bilan : 21 morts (dont 2 pom­piers) et plus de 100 bles­sés (dont 11 pom­piers ; 2 en urgence abso­lue, comme 40 habi­tants). On dénombre 300 per­sonnes sinis­trées. Le dis­po­si­tif de secours a mobi­li­sé 237 pom­piers (pro­fes­sion­nels et volon­taires) du Val‑d’Oise et des Yve­lines. Appe­lé à mon tra­vail, dans Paris (lec­teur-cor­rec­teur à Sélec­tion du Reader’s Digest), on avait besoin de moi pour les relèves de fin de jour­née (« Viens, on est sur un gros coup ! », m’annonce tout à trac le capo­ral pro­fes­sion­nel Michel Vimeux). Je quitte mon bureau, après avoir pré­ve­nu la direc­tion (on y connais­sait mon enga­ge­ment). Alors, taxi ou métro et train ? Compte tenu des encom­bre­ments pari­siens, je choi­sis la seconde solu­tion. Aujourd’hui, cela fait évi­dem­ment sourire. 

Incroyable : pas le moindre ren­fort de la limi­trophe Bri­gade mili­taire de Paris, qui couvre la proche — mais pas la grande — ban­lieue. Aucun de ses centres de secours (des Hauts-de-Seine notam­ment) ni son état-major, porte de Cham­per­ret (comp­tant plu­sieurs ambu­lances de réani­ma­tion), dis­tants en moyenne d’une dou­zaine de kilo­mètres du sinistre, n’avaient bron­ché. Certes, le sinistre se trou­vait de l’autre côté de la Seine, chez les pom­piers civils, et pas ques­tion  de s’y impo­ser sans appel de ceux-ci. Et ceux-ci pré­ten­daient, bien sûr, n’avoir point besoin des mili­taires. Il faut dire que c’était là le temps où le géné­ral Cas­so, sol­dat jusqu’au bout des ongles, prô­nait (avec quelques bonnes rai­sons) la mili­ta­ri­sa­tion des corps de pom­piers dans les villes de plus de 50 000 habi­tants. En fait, une exten­sion de la Bri­gade de Paris. Alors, ce n’avait été qu’un cri, du nord au sud, d’est en ouest, chez les pom­piers civils : « Non ! » Devant cette bron­ca, le géné­ral — dont la fameuse cita­tion ouvre ce long texte —, sans un sou­tien actif du per­son­nel poli­tique, ren­gai­na ses pré­ten­tions. À la grande satis­fac­tion, grâce aux bonnes rela­tions avec les conseils géné­raux de l’époque, des offi­ciers supé­rieurs civils, qui avaient craint, inté­grés mili­tai­re­ment, d’y perdre en auto­ri­té comme en avan­tages acquis.

Et si l’on parlait « instruc » ?

Ce fut en 1945 — comme c’est loin pour les jeunes géné­ra­tions ! — que, sous cou­vert du minis­tère de l’Intérieur, était née « Chap­tal » (rue Chap­tal, à Paris‑9e) : une École d’instruction des per­son­nels à visée natio­nale qui en fait éma­nait du Régi­ment (pas encore Bri­gade) de sapeurs-pom­piers de Paris, et qui s’ouvrira rapi­de­ment aux pom­piers civils. Néces­saire, indis­pen­sable même, pour que dans le pays toutes les uni­tés de secours puissent pro­fi­ter d’une part d’enseignement à la hau­teur d’exigences nou­velles. D’autant que celles-ci se trou­vaient ren­for­cées par les sou­ve­nirs des nom­breux sinistres vécus sous les bom­bar­de­ments de 1944 et contre les­quels les pom­piers, selon les villes, avaient dû lut­ter comme ils étaient avec ce qu’ils avaient. Pre­mier direc­teur de ce Centre, embryon d’une École natio­nale des sapeurs-pom­piers « ayant pour but la for­ma­tion et le per­fec­tion­ne­ment du per­son­nel des ser­vices de défense pas­sive et de la pro­tec­tion contre l’in­cen­die », Fré­dé­ric Curie (20 février 1906–16 décembre 1956). Ancien ins­ti­tu­teur, ancien Résis­tant, deve­nu com­man­dant en second du Régi­ment après la libé­ra­tion de la capi­tale, où il avait tenu un vrai rôle dans les com­bats, il ver­ra « son » Centre inté­gré dans l’É­cole natio­nale de la pro­tec­tion civile basée à Nain­ville-les-Roches (dans la Seine-et-Oise de l’époque). On peut lire à son sujet : « Il four­nit alors un tra­vail consi­dé­rable qui dépasse toutes les pré­vi­sions. L’or­ga­ni­sa­tion de l’ins­ti­tu­tion qui lui est confiée passe pour un modèle grâce à ses brillantes qua­li­tés péda­go­giques. Il sait s’at­ti­rer la sym­pa­thie de tous les sta­giaires quelle que soit leur ori­gine, tout en obte­nant d’eux une atten­tion sou­te­nue et en les inté­res­sant d’une façon conti­nue aux diverses matières enseignées. »

Donc voi­ci « Nain­ville » (dans l’Essonne, l’un des trois dépar­te­ments issus de la Seine-et-Oise en 1964). Une petite com­mune dont le nom passe encore comme un haut lieu de la for­ma­tion tous azi­muts, née au mitan du XXe siècle. Ce fut l’ENSOSP (École natio­nale supé­rieure des offi­ciers de sapeurs-pom­piers — volon­taires comme « pros ») —, emblé­ma­tique pour des géné­ra­tions d’acteurs de la sécu­ri­té civile à la fran­çaise. On y a culti­vé le savoir, le savoir-faire et le savoir-être. On s’y est entraî­né sur toutes les réa­li­tés des opé­ra­tions de secours, depuis les banals incen­dies jusqu’aux risques NRBC (nucléaire, radio­lo­gique, bio­lo­gique, chi­mique), en pas­sant par les feux de forêt, les crashs d’aéronefs, les paniques de foule, etc. Le tout inté­grant, en osmose avec le prompt secours sani­taire des pom­piers, la méde­cine d’urgence, et donc les rela­tions avec la San­té publique et les asso­cia­tions non gou­ver­ne­men­tales, telles la Croix-Rouge fran­çaise ou la Fédé­ra­tion natio­nale de pro­tec­tion civile. 

C’était beau­coup mais pas assez aux yeux  d’officiers supé­rieurs, tant civils que mili­taires, qui sur­ent convaincre au minis­tère de l’Intérieur. Alors, à Aix-en-Pro­vence et Vitrolles (Bouches-du-Rhône), en 2007, a eu lieu depuis Nain­ville la délo­ca­li­sa­tion de l’École natio­nale. Sa devise : « Culti­ver le pas­sé, enfan­ter l’avenir, tel est notre pré­sent ». Côté for­ma­tion, ouverte même aux acteurs de pro­tec­tion civile étran­gers, c’est la même chose qu’auparavant, mais en (beau­coup) mieux ! 1er jan­vier 2023 : à la suite de deux pré­dé­ces­seurs, le contrô­leur géné­ral Gré­go­ry Allione prend la direc­tion de ce pôle de sécu­ri­té civile, qui s’affiche comme d’excellence. Un beau par­cours :  pom­pier volon­taire à 17 ans (en 1989), puis pro­fes­sion­nel en 1997, […] il devien­dra conseiller Sécu­ri­té civile du ministre de l’Intérieur en 2012, puis en 2014 direc­teur du gros Ser­vice d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône. Et, comme les bon­heurs n’arrivent pas tou­jours seuls, il avait pré­si­dé (élu d’octobre 2018 à décembre 2022) la Fédé­ra­tion natio­nale des sapeurs-pom­piers de France. Tiens tiens, assu­ré­ment, la Fédé­ra­tion était « dans le coup ». Comme, entre autres (un exemple), elle l’avait été pour la créa­tion, par décret n° 2014–1253 (27 octobre 2014), du Conseil natio­nal des sapeurs-pom­piers volon­taires (CNSPV) : « Pla­cé auprès du ministre char­gé de la sécu­ri­té civile, il a pour mis­sion d’é­clai­rer le Gou­ver­ne­ment, les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales et leurs éta­blis­se­ments publics dans la défi­ni­tion et la conduite des poli­tiques publiques visant à péren­ni­ser et déve­lop­per le volon­ta­riat dans les ser­vices d’in­cen­die et de secours. Il peut être char­gé de conduire des ana­lyses et des études pros­pec­tives ain­si que des mis­sions d’é­va­lua­tion des inci­dences des dis­po­si­tions légis­la­tives et régle­men­taires sur le volon­ta­riat chez les sapeurs-pom­piers. Il prend en compte les indi­ca­teurs natio­naux des ser­vices d’in­cen­die et de secours ain­si que les besoins expri­més, en par­ti­cu­lier, par ces ser­vices. Il peut être consul­té sur toute ques­tion rela­tive au volon­ta­riat chez les sapeurs-pom­piers ou sus­cep­tibles d’a­voir un impact sur ce der­nier. Il peut for­mu­ler toute pro­po­si­tion ten­dant à pro­mou­voir et déve­lop­per le volon­ta­riat ain­si qu’à en faci­li­ter l’exer­cice.
Le conseil consti­tue la struc­ture de coor­di­na­tion natio­nale des conseils dépar­te­men­taux de sécu­ri­té civile pour la pro­mo­tion du volon­ta­riat chez les sapeurs-pom­piers. »
Il faut lui sou­hai­ter une longue vie, mais sur­tout une réelle efficience.

À quand une modernité assurée ?

Retour à cette ter­rible jour­née du 21 décembre 1971 : en par­ti­cu­lier, au tout jeune et brillant chef de Corps val‑d’oisien, Pierre Gre­nier (alors com­man­dant), appe­lé par la suite à ren­for­cer une pro­fes­sion­na­li­sa­tion plus ration­nelle du Ser­vice dépar­te­men­tal qu’il com­man­de­ra jusqu’en 2003 comme colo­nel (civil). Il décla­re­ra un jour à la pesse à pro­pos du sinistre : « Je n’avais jamais fait ça ! » Incen­die maî­tri­sé et engins d’incendie écar­tés, à la tête de ses 237 sau­ve­teurs et d’une cin­quan­taine d’ambulances, il dut enfouir dans sa mémoire un regret amer. Qua­rante ans plus tard, il accep­te­ra de le confier pour ma rédac­tion du livret-sou­ve­nir Mémoire vive d’une tra­gé­die, ini­tié par le lieu­te­nant Jacques Cal­vez (d’Argenteuil puis d’Eaubonne), et publié par l’Amicale des sapeurs-pom­piers d’Argenteuil : « Tout le monde avait tra­vaillé en har­mo­nie jusqu’à l’évacuation com­plète des bles­sés, puis à la mise en sécu­ri­té des impli­qués. Grave “défaut” inhé­rent en ce temps-là à notre sys­tème : le manque, incon­ce­vable aujourd’hui sur ce site dévas­té, de per­son­nel médi­cal équi­pé de maté­riels de réani­ma­tion pour le condi­tion­ne­ment des grands bles­sés avant leur trans­port vers les hôpi­taux. C’est que ni Smur ni Samu n’existaient encore dans le dépar­te­ment ; donc aucune régu­la­tion ne s’était pra­ti­quée sur les lieux, ce qui condui­sit à un engor­ge­ment du ser­vice des urgences au centre hos­pi­ta­lier d’Argenteuil. » Certes, mon Colo­nel, mais il y avait sur Paris, à une petite demi-heure d’Argenteuil (déjà signa­lé), des AR (ambu­lances de réani­ma­tion) que votre pré­fet aurait pu faire déclen­cher. Non ?

Des ren­forts arrivent sur les lieux de l’explosion de gaz (21 décembre 1971) dans la tour La Lucille à Argen­teuil (Val‑d’Oise). Les hommes en blanc ne sont hélas pas des soi­gnants du Samu, pas encore en acti­vi­té dans le dépar­te­ment, mais des ambu­lan­ciers pri­vés prê­tant leur concours pour l’évacuation de vic­times vers des hôpi­taux. — Pho­to « La Gazette Val‑d’Oise »

Une chose demeure cer­taine en tout cas : nombre de vic­times de la tour d’Argenteuil, encore en espoir de sur­vie, n’ont pu comp­ter sur autre chose que d’être « rap­tées » et empor­tées vers des hôpi­taux sans mise en condi­tions phy­sio­lo­giques de trans­port. « Aucune vic­time ven­ti­lée, bal­lon­née, per­fu­sée », lâche­ra plus tard un anes­thé­siste-réani­ma­teur hos­pi­ta­lier. Certes, les pom­piers, voire des ambu­lan­ciers pri­vés, avaient appli­qué les bons gestes de base, mais contraints par le temps qui pas­sait avant l’évacuation et que les badauds ne sup­por­taient pas. C’est que, en 1971, dans une ville de 95 000 habi­tants, où étaient ins­tal­lés 20 méde­cins libé­raux et 2 cli­niques, où fai­sait flo­rès le grand centre hos­pi­ta­lier Vic­tor-Dupouy, on ne put attendre sur place ne fût-ce qu’un embryon de secours médi­cal. Les struc­tures hos­pi­ta­lières de l’époque ne sor­taient pas encore de leurs murs. Quant aux méde­cins de ville, sans doute faut-il à leur pro­pos rete­nir cet avis de l’infirmier prin­ci­pal (opé­ra­tion­nel) Jean-Pierre Des­chin, des Pom­piers du Pas-de-Calais : « Pour ma part, je ne crois guère aux pos­si­bi­li­tés des méde­cins géné­ra­listes quand ils ne sont pas urgen­tistes, et d’abord parce qu’ils  ne dis­posent pas du moindre équi­pe­ment adap­té. Ou ne sau­raient plus l’utiliser. » En fait, en 1971, la méde­cine d’urgence « sur le ter­rain », avec sa com­po­sante anes­thé­sie-réani­ma­tion, ne fai­sait qu’apparaître ici ou là en France, à l’initiative d’équipes de méde­cins hos­pi­ta­liers qui anti­ci­paient ce dont nous béné­fi­cions actuellement.

Cet effon­dre­ment de la tour d’Argenteuil et la réso­nance natio­nale qu’il entraî­na ne furent pas pour rien dans les prises de conscience qui devaient conduire au ren­for­ce­ment de la pro­fes­sion­na­li­sa­tion et de ses avan­tages, encore maigres. Un ren­for­ce­ment pro­dui­sant aus­si  le pre­mier véri­table sta­tut du volon­ta­riat. Une fois encore, il y avait eu « un avant et un après ». Mais voi­là qui ne s’était quand même pas fait sans une téna­ci­té indé­fec­tible des inté­res­sés. Date déci­sive : 1er décembre 1990. Près de 40 000 pom­piers civils, repré­sen­tant les 25 000 pro­fes­sion­nels et les 200 000 volon­taires (de l’époque), déboulent de tout le pays à Paris. Certes, sur le ter­ri­toire de la Bri­gade (mili­taire), ils ne se trouvent pas chez eux et n’ont rien à attendre de cette uni­té pari­sienne, mais l’écho de leur mécon­ten­te­ment doit se faire entendre sous les lam­bris dorés du minis­tère de l’Intérieur, pôle des pro­jets de loi sécu­ri­taires… Du jamais vu, une telle mani­fes­ta­tion publique de pom­piers, sans le moindre inci­dent. Ce qui ne sera pas le cas de quelques futures « manifs » des seuls pom­piers pro­fes­sion­nels (sous l’égide notam­ment de la CGT), indui­sant des affron­te­ments plu­tôt rugueux avec les forces de l’ordre. Du moins, Le Monde du 2 décembre 1990 pou­vait titrer : « Pour pro­tes­ter contre le nou­veau sta­tut qui leur est appli­qué, les pom­piers mani­festent à Paris ».  En fait, on leur avait accor­dé des miettes, alors qu’ils vou­laient du pain frais. Extrait de l’article : « À l’ap­pel de leur inter­syn­di­cale (CFDT, CGC, Auto­nomes et CFTC) et de leur puis­sante Fédé­ra­tion natio­nale, plus de 30 000 sapeurs-pom­piers étaient appe­lés à mani­fes­ter à Paris de la place de la Nation à la place de la Répu­blique… Ils auraient tout orga­ni­sé de la même façon si un trem­ble­ment de terre s’é­tait pro­duit. Pour enca­drer la mani­fes­ta­tion, un “PC de crise” [sous l’autorité par­ta­gée de Ber­nard Jan­vier, pré­sident de la Fédé­ra­tion]a été mis en place, avec une direc­tion des secours, des ser­vices de radio, de sécu­ri­té, etc. En défi­lant en tenue, les sapeurs-pom­piers […] sont déter­mi­nés à refu­ser le nou­veau sta­tut ren­du public le 25 sep­tembre der­nier par le gou­ver­ne­ment. Leur Fédé­ra­tion natio­nale, qui regroupe la presque tota­li­té des 222 000 sapeurs-pom­piers, et quatre syn­di­cats de pro­fes­sion­nels dénoncent le texte qui tra­hit, selon eux, les accords Dura­four sur la grille de la fonc­tion publique. Les sapeurs-pom­piers pro­fes­sion­nels et les volon­taires atten­daient de ce nou­veau sta­tut qu’il règle en pro­fon­deur d’an­ciennes reven­di­ca­tions et qu’il calme cer­taines inquié­tudes. Ils sont déçus… La pré­ven­tion et les secours reposent actuel­le­ment sur une orga­ni­sa­tion com­mu­nale des corps de sapeurs-pom­piers. Ces der­niers sou­haitent une struc­ture dépar­te­men­tale : “Les équi­pe­ments impor­tants ne peuvent être acquis qu’au niveau des dépar­te­ments, sinon de la région, explique le com­man­dant Delaigue, secré­taire géné­ral du Syn­di­cat natio­nal des offi­ciers pro­fes­sion­nels. Il faut d’é­normes moyens pour lut­ter contre les feux de forêt ou les risques chi­miques. Les com­munes tra­ver­sées par le TGV, par exemple, ne peuvent s’é­qui­per des moyens néces­saires pour parer à une catas­trophe fer­ro­viaire.” […] Si le gou­ver­ne­ment par­tage cet objec­tif, il refuse tou­te­fois la créa­tion d’une Direc­tion natio­nale deman­dée par les syn­di­cats. Elle per­met­trait, selon eux, non seule­ment de mieux coor­don­ner les secours mais d’har­mo­ni­ser les règles de fonc­tion­ne­ment. Actuel­le­ment, selon les casernes, les sapeurs-pom­piers pro­fes­sion­nels tra­vaillent sur des rythmes très dif­fé­rents (de 24 à 36 heures de tra­vail consé­cu­tives pour un à deux jours de repos). »

Enfin, une formation tous azimuts d’envergure

Autre avan­cée déci­sive, car il serait dom­mage de pas­ser sous silence ce qui semble un pro­grès en soi et une assu­rance pour les popu­la­tions. Appe­lons-la une mon­tée en puis­sance de la struc­ture d’instruction mas­sive. Je (re)nomme ain­si l’ENSOSP (École natio­nale supé­rieure…), à Aix-en-Pro­vence et Vitrolles. Plus que jamais à même d’irriguer les centres de for­ma­tion dépar­te­men­taux à la hau­teur de tous les besoins en connais­sances et en pra­tiques. Et je veux nom­mer plus encore l’extraordinaire matu­ra­tion des uns et des autres — qua­si-miracle ! — qui fait qu’aujourd’hui les pom­piers mili­taires de Paris et de Mar­seille ne regardent plus de haut les pom­piers civils (« pros » et volon­taires). Fait notoire et incon­tes­table : les pro­grès, depuis 1990, du trai­ning  des volon­taires. Les­quels, il faut l’admettre, avaient long­temps brillé plus par leur cou­rage et leur dévoue­ment que par leurs com­pé­tences face à des besoins crois­sants. Seule­ment voi­là, en for­ma­tion et recy­clage, pas facile pour un volon­taire d’aménager sa dis­po­ni­bi­li­té en marge des obli­ga­tions horaires de sa pro­fes­sion ? Et ce n’est pas les « récom­penses » son­nantes, moins éle­vées encore que pour les inter­ven­tions, qui peuvent sou­le­ver l’enthousiasme. 

Les risques du moment, tou­jours à pro­je­ter en plus impor­tants dans le futur, tout le monde les connaît : du banal feu de pou­belles à l’embrasement de locaux ou d’un site indus­triel, des feux de forêt de l’été à une impa­rable mon­tée des eaux, d’une explo­sion de gaz à un déraille­ment ou à un crash d’avion, etc. — quand il ne s’agit pas « seule­ment » de bles­sés au bord d’une route… À mesure que le fait divers reten­tit dans l’échelle du drame, il faut du monde autour d’unités pro­fes­sion­nelles pos­si­ble­ment spé­cia­li­sées, avec un maté­riel impres­sion­nant. D’où la mobi­li­sa­tion de volon­taires, soit pre­miers inter­ve­nants au milieu de nulle part, soit, dès que pos­sible, ren­for­çant les « pros », en milieu agres­sif notam­ment. Autant dire le recours à une force citoyenne, civique et issue d’un peuple soli­daire, sans laquelle pas grand-chose ne serait d’emblée appli­cable sur deux tiers du ter­ri­toire. De quoi rêver — pour dans cin­quante ans au mini­mum ? — à un grand ser­vice du genre corps natio­nal de secours, en lien étroit avec le meilleur en matière d’urgences médi­cales : les Samu (Ser­vices d’aide médi­cale urgente) et leurs Smur (Struc­tures médi­cales d’urgence et de réani­ma­tion). N’a‑t-on d’ailleurs pas obser­vé, ces der­nières années, des pra­tiques encore incon­ce­vables naguère et qui aujourd’hui semblent aller de soi sur de « gros coups » ? Comme ces ren­forts de Paris vers la grande ban­lieue. Comme ceux de ser­vices dépar­te­men­taux vers la capi­tale, certes encore fort rares mais déjà éprou­vés. D’ailleurs, toute la grande cou­ronne ne se trou­vait-elle pas sur le qui-vive lors de l’impressionnant incen­die de Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019 ? Jusqu’à ce que la Seine-et-Marne, dotée d’un maté­riel spé­ci­fique, fût sollicitée. 

Peut-on alors pen­ser qu’un hypo­thé­tique corps natio­nal pour­rait se dis­pen­ser de volon­taires ? Eh bien, c’est l’exact contraire qui s’imposerait. Impos­sible autre­ment d’assurer des secours de proxi­mi­té jusqu’à par­tir du der­nier des chefs-lieux de can­ton sans l’assurance de vagues de volon­taires cas­qués-bot­tés, ins­truits et satis­faits d’une consi­dé­ra­tion maté­rielle et morale des pou­voirs publics. Autant dire une sorte de « garde natio­nale » omni­pré­sente en matière de secours tous azi­muts. Or, de ce côté-là, les nou­velles ne s’affichent guère satis­fai­santes. En clair, aucune bous­cu­lade au por­tillon des appels d’urgence en constante aug­men­ta­tion. Bonne nou­velle néan­moins : les Pom­piers de Paris intègrent aus­si depuis peu des jeunes gens comme volon­taires, en les réser­vant plu­tôt au secours à per­sonnes. Oui, mais voi­là que l’on revient fata­le­ment à la pro­fes­sion­na­li­sa­tion dont l’augmentation se trouve appe­lée à cor et à cri par plu­sieurs syndicats. 

« Au fait, deman­de­ra un citoyen igno­rant les arcanes de la sécu­ri­té civile, pour­quoi cette limi­ta­tion à l’embauche de “pros” ? » Réponse enve­lop­pée d’évidence : en marge des valeurs civiques de citoyens enga­gés « en cas de mal­heur », concré­ti­sées par le volon­ta­riat, les finances publiques des col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales ne résis­te­raient pas à une pro­fes­sion­na­li­sa­tion trop pous­sée, et par nature infla­tion­niste… C’est que, si les sinistres de toute nature ne se révèlent pas moins graves hors zones urbaines — par­fois plus, d’ailleurs —, ils y sont nota­ble­ment moins nom­breux. Et alors,quel rap­port accep­table y aurait-il entre une pré­sence éle­vée et une acti­vi­té effec­tive de pom­piers pro­fes­sion­nels ? Par exemple, consi­dé­rons une com­mune de 3 000 habi­tants, sans risques par­ti­cu­liers alen­tour, où n’ont lieu qu’une ou deux inter­ven­tions (en géné­ral mineures) par semaine : des « pros » à demeure y seraient incon­ce­vables au regard des finances locales ! Aucune com­pa­rai­son avec l’importante sol­li­ci­ta­tion des secours au sein des conur­ba­tions. D’autant qu’en caserne, pour pou­voir ali­gner « sur les rangs » un pro­fes­sion­nel, il appa­raît néces­saire d’en avoir recru­té entre trois et quatre. 

Ce volontariat à soutenir… pour lui, pour nous tous

Il arrive que des jour­na­listes aillent, dans l’exercice de leur pro­fes­sion, à la ren­contre des pom­piers en géné­ral, et du volon­ta­riat en par­ti­cu­lier, au point même de s’engager dans ses rangs. Ce fut — exemple emblé­ma­tique — le choix du regret­té Jean Schmitt, connu (jusqu’en 2000) comme direc­teur de la rédac­tion à l’hebdomadaire Le Point, roman­cier et trom­pet­tiste de jazz. À l’heure de la retraite, il devint, pour hélas trop peu d’années (par équi­va­lence avec son grade d’officier de réserve dans la Marine natio­nale), capi­taine au Ser­vice d’incendie et de secours de la Lozère, pla­cé alors sous le com­man­de­ment du colo­nel Fran­cis Robert. Son job : la com­mu­ni­ca­tion, au point de faire la voix off de ter­rain pour des repor­tages de TF1 au cœur d’un excep­tion­nel feu de forêt dans ce dépar­te­ment à l’été 2003.Là encore plus qu’ailleurs, à l’évidence les finances locales ne pour­raient sup­por­ter une pro­fes­sion­na­li­sa­tion impor­tante. Donc les volon­taires y répondent tous azi­muts aux appels. Bien enten­du, des besoins évi­dents ont fini par exi­ger quelques postes de « pros » (pas tou­jours direc­te­ment opé­ra­tion­nels) et une aug­men­ta­tion du nombre de Pats (Per­son­nels admi­nis­tra­tifs et techniques). 

Avec un der­nier texte confié au Ser­vice Incen­die-Secours de la Lozère, « Jean » a sai­si le cœur même de l’engagement volon­taire au sein de sa terre d’élection, l’une des moins peu­plées, certes, mais tra­ver­sée, auto­route oblige, par une belle part des migra­tions de vacances. Et qui accueille, dès que le temps leur sou­rit, des cohortes de tou­ristes et d’amateurs de sports extrêmes. Nous ne pou­vions assu­ré­ment pas envi­sa­ger meilleurs mots pour hono­rer le volon­ta­riat dans les corps de sapeurs-pom­piers. D’autant que, après recherche dans les textes publiés sur le sujet, ce sont ces mots-là qui semblent révé­ler au mieux l’élan civique d’hommes et de femmes de nos ter­roirs enga­gés pour aider, pro­té­ger, sauver : 

« Ce sont vos voi­sins, peut-être vos amis, vos fils ou vos filles… Ce sont 750 volon­taires qui, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sont prêts à venir à votre secours, par civisme, par dévoue­ment, par devoir. Der­rière le chiffre 18, sur votre cadran télé­pho­nique, se cache la crème de la nation, ceux qui croient encore que l’entraide est une ver­tu et le cou­rage une évidence.

« Ces gar­çons — et main­te­nant ces  filles — qui quittent maris, épouses, famille au cœur de la nuit, qui baissent le rideau de fer en pleine sai­son, ou aban­donnent leur emploi 1 pour rejoindre leur centre de secours, sau­ter dans les bottes et coif­fer le casque cou­leur argent, ce sont des Lozé­riens qui volent au secours de Lozé­riens — quand ce ne sont pas de vacan­ciers accros à l’escalade.

« Quelque 75 000 habi­tants seule­ment, et 760 volon­taires. Plus de 1 % de la popu­la­tion, vieillards et nour­ris­sons com­pris. Une sorte de record.  Donc 99 % de volon­taires dans ce corps dépar­te­men­tal de sapeurs-pom­piers : c’est un autre record.

« Vingt-huit casernes répar­ties sur les 5 000 kilo­mètres car­rés du dépar­te­ment assurent 4 500 « sor­ties » [départs en inter­ven­tion] par an dans une région acci­den­tée, cou­verte à 50 % de forêts, où l’habitat dis­per­sé rend tout si difficile. 

« Près de 15 000 appels de tous ordres arrivent en une année au Codis (Centre opé­ra­tion­nel dépar­te­men­tal d’incendie et de secours), à Mende. Col­li­sions sur la route, bles­sés à domi­cile, inon­da­tions, malaises dans la rue, sui­cides, et puis l’été les innom­brables acci­dents de sports extrêmes pour les­quels inter­viennent les hommes en rouge du Grimp (Groupe de recon­nais­sance et d’intervention en milieux périlleux), qui acro­ba­ti­que­ment vont décro­cher l’escaladeur bles­sé au som­met d’une falaise, repê­cher l’amateur de canyo­ning dans les tour­billons, ou l’imprudent tom­bé au bas d’une gorge sauvage. 

« Bref, plus de la moi­tié des opé­ra­tions ne concernent pas le feu, mais l’assistance aux per­sonnes… et même par­fois aux animaux ! 

« Nuit et jour sonne le 18 à côté des écrans sur les­quels veillent les tech­ni­ciens du Codis. Nuit et jour, des sapeurs-pom­piers vivent avec leur bipeur à la cein­ture, qui tin­te­ra lorsque le mal­heur aura frappé. 

« Et puis, il y a ces épouses admi­rables — et désor­mais ces époux — qui acceptent des loi­sirs en famille sabor­dés, des vacances tron­quées, des retours où l’épuisement rend la parole si dif­fi­cile. Il y a aus­si ces employeurs qui, civi­que­ment, géné­reu­se­ment, sup­portent que cer­tains de  leurs sala­riés quittent leur tra­vail pour aller dés­in­car­cé­rer d’une car­casse tor­due, dans le sang et l’horreur, des bles­sés pri­son­niers d’un véhi­cule qui peut explo­ser à tout moment.

« Pour les nuits de garde, pour les jours de for­ma­tion, pour l’entraînement com­pa­rable à celui des com­man­dos, pour les risques encou­rus et les maigres récom­penses, il arrive que les pom­piers volon­taires reçoivent une bouf­fée de recon­nais­sance. Comme ce soir d’août 2003 [lors de feux de forêt excep­tion­nels en Lozère], où vous applau­dis­siez au pas­sage d’une colonne qui des­cen­dait du front pour quelques heures de repos. 

« Vous applau­dis­siez ces hommes — et femmes — au visage noir­ci, aux tenues macu­lées, qui le len­de­main remon­te­raient com­battre sans aigreur, sans états d’âme, juste pour accom­plir leur devoir.

« Lozé­rien hono­ré d’avoir été coop­té par vos sapeurs-pom­piers, je suis fier de côtoyer les meilleurs de vos enfants. »

Faut-il conclure ?

Qui serait capable d’une vraie conclu­sion enjam­bant l’avenir ? Pas moi… D’autant que les nou­velles de nos années 2020 laissent à pen­ser que, sur fond d’un civisme hési­tant ou inves­ti dans tout autre chose, sou­vent d’ailleurs à éga­li­té d’utilité, des craintes se font jour. Il n’est pour les sai­sir que de se repor­ter à une note offi­cielle récente du colo­nel Jean-Luc Quey­la, chef du Bureau des sapeurs-pom­piers volon­taires à la Direc­tion géné­rale de la sécu­ri­té civile et de la ges­tion des crises. Osons faire face : «  … C’est 100 à 150 centres d’incendie et de secours qui dis­pa­raissent chaque année. En géné­ral, ce sont des centres com­mu­naux ou inter­com­mu­naux où il y a peu d’activité et qui comptent entre cinq et dix sapeurs-pom­piers volon­taires. Mais, lorsqu’on les addi­tionne, le nombre de volon­taires concer­nés appa­raît signi­fi­ca­tif, d’autant que ces fer­me­tures se répètent tous les ans, depuis des années. Elles ont un impact direct sur le volon­ta­riat […]. D’abord, chaque caserne fer­mée est un lieu d’engagement en moins. Ensuite, même lorsqu’il y a regrou­pe­ment de casernes, il y a une perte en charge, car cer­taines per­sonnes, loin de chez elles, n’adhèrent plus à la démarche. Quelque part, il y a une perte d’identité pour celles qui se sont enga­gées pour défendre leurs communes. »

Et dire que des pays comme les États-Unis ou l’Allemagne « font le plein » de volontaires !

Première femme sapeur-pompier civil en France

Fran­çoise Mabille a été la pre­mière Fran­çaise à deve­nir sapeur-pom­pier (sapeuse-pom­pière, terme peu eupho­nique) volon­taire. Après avoir pas­sé le bre­vet de secou­risme en 1973, elle sol­li­cite de l’officier com­man­dant le centre de secours de Baren­tin (Seine-Mari­time) son incor­po­ra­tion. Mais la fonc­tion se trouve encore exclu­si­ve­ment réser­vée aux hommes. Le pre­mier enga­ge­ment offi­ciel de Mme Mabille date pour­tant du 6 jan­vier 1974. Le maire a don­né son accord, tout en trans­met­tant la demande au ministre de l’In­té­rieur. Les médias s’emparent du fait et lui donnent toute sa signi­fi­ca­tion. Alors, la Fédé­ra­tion natio­nale des sapeurs-pom­piers demande qu’une posi­tion offi­cielle soit défi­nie. Fin 1974, le gou­ver­ne­ment auto­ri­se­ra l’emploi de volon­taires fémi­nines. En 1994, Mme Mabille devien­dra pro­fes­sion­nelle, jusqu’à sa retraite en 2011, après trente-sept années de service.

Déco­rée de la médaille du Dépar­te­ment de Seine-Mari­time, elle a été faite che­va­lière de la Légion d’honneur, puis de l’Ordre natio­nal du Mérite. 

  1. Désor­mais, la dis­po­ni­bi­li­té des volon­taires se trouve sou­te­nue par une pos­si­bi­li­té de contrats entre Ser­vices dépar­te­men­taux d’incendie et de secours puis employeurs, ce qui tend à com­pen­ser pour ces der­niers les heures non tra­vaillées par leurs sala­riés pom­piers volon­taires requis pour cause d’interventions.[]
Partager sur Facebook
Partager sur Twitter
Partager sur Linkdin
Partager par email

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

À lire également…

Photo SDIS 06