« Je ne veux connaître ni ta philosophie, ni ta religion, ni ta tendance politique. Peu m’importe que tu sois jeune ou vieux, riche ou pauvre, français ou étranger. Si je me permets de te demander quelle est ta peine, ce n’est pas par indiscrétion, mais bien pour mieux t’aider. Quand tu m’appelles, j’accours, mais assure-toi de m’avoir alerté par les voies les plus rapides et les plus sûres. Les minutes d’attente t’apparaîtront longues, très longues. Dans ta détresse, pardonne mon apparente lenteur. »
Dès le seuil du hall d’entrée de la Direction départementale d’incendie et de secours du Val‑d’Oise, à Neuville-sur-Oise (pompiers pourtant de statut civil mais quasi militarisés), ce texte sur bois précieux a longtemps sauté aux yeux de toute sa hauteur, avant de veiller sur la vaste remise des véhicules et matériels du centre de secours attenant…
Même affichage dans nombre d’unités civiles au travers du pays. De quoi surprendre, car ces mots on ne peut plus civiques et pacifiques émanent du regretté général Abdon Robert Casso, ancien « patron » (1967–1970) de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris— elle sous statut militaire en tant qu’unité du Génie. (Autre corps militaire de pompiers : le Bataillon de marins-pompiers de Marseille, dépendant de la Marine nationale.)
Idéal et engagement moral partagés, donc ! Quant à la différence de statut, voire de sensibilité citoyenne, cela ne fait rien à l’affaire. D’ailleurs, la réalité quotidienne nous pousse à l’admettre. En tout cas, personne avant ce général n’avait aussi clairement fixé une règle considérée comme intangible. Quel souffle ! Quelle volonté de mettre les points sur les i pour définir une mission tous azimuts qui n’obéit à rien d’autre qu’au besoin de n’importe qui en temps de paix — comme d’ailleurs si c’était la guerre, jamais loin, hélas, dans notre monde — d’être aidé, protégé, sauvé quand frappe un malheur aux couleurs de l’urgence sur des personnes ou/et leur environnement ! Chez un homme parvenu au sommet du métier des armes, voilà donc un propos qui rachète le côté « traîneur de sabre » — une expression née chez les antimilitaristes, notamment les anarchistes (j’en ai côtoyé plus d’un dans la presse parisienne, où je fus correcteur puis journaliste durant trente-cinq ans). Les meilleurs dictionnaires en proposent comme synonymes bravache, soudard, sabreur, reître… Nous voilà dans le dur. À ceci près que ce général-là, tout comme ses homologues d’avant et d’après lui, n’était pas là pour commander une inquiétante soldatesque. Mais une unité comptant aujourd’hui quelque 8 000 hommes et femmes, et dont la devise demeure au travers des siècles « Sauver ou périr », largement adoptée par les pompiers civils dans la France entière (41 000 professionnel/le/s, 199 000 volontaires). Et souvent, chez ces derniers, apposée en regard de la leur, plus incarnée au quotidien, et due à leur Fédération nationale : « Courage et Dévouement ».
C’est seulement à des aléas de l’Histoire que l’armée française doit de compter en son sein la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris (pour la capitale et sa petite couronne), mais aussi le Bataillon de marins-pompiers de Marseille (2 800 hommes et femmes). Deux unités territoriales qui, en fait, doivent leur existence à des défaillances — réelles, mais plus ou moins bien définies et rapportées — de deux corps civils antérieurs. Ajoutons-leur ces militaires, attachés au ministère de l’Intérieur, qui forment les Unités d’instruction et d’intervention de la Sécurité civile (1 500 sapeurs-sauveteurs). Leur raison d’être depuis les années 1970 : déployer des renforts haut de gamme sur des catastrophes, à l’étranger comme en France (énormes feux de forêt, tremblements de terre, cyclones, etc.). Toujours est-il — et là le bât peut blesser — que parmi les pays développés et démocratiques seul le nôtre a militarisé des unités de pompiers. Pour qui ne connaît pas le monde de la sécurité civile, il s’avère difficile de visu de distinguer les pompiers civils de leurs homologues militaires, à des détails et couleurs près sur les tenues d’intervention comme de caserne. Quant aux engins de secours (ici ou là, le rouge cédant la place à l’orange et au jaune), voici les mêmes fourgons-pompes-tonnes, grandes échelles pivotantes automatiques, véhicules de secours et d’assistance aux victimes, etc. Une différence certaine : si l’on repère, sur des images télévisuelles, des pompiers en « tenue de feu » comme partie prenante dans des manifs (ainsi au début de 2023 contre la réforme des retraites), on peut être assuré qu’il s’agit là de pompiers civils en provenance de tout le pays. Sauf de Paris (et proche banlieue) comme de Marseille. Car ceux-ci, militaires et donc non syndiqués, on ne les aura vus que luttant contre des feux de poubelles amoncelées au pied d’immeubles ou évacuant et soignant des blessés sévèrement atteints lors d’affrontements entre forces de l’ordre et manifestants.
La militarisation, un gage d’efficacité ?
Point d’Histoire assez connu : le 1er juillet 1810, l’ambassadeur d’Autriche, le prince de Schwarzenberg, donne une réception en l’honneur du récent mariage de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche. Vers 23 heures, à l’ouverture du bal, un incendie se déclare dans l’ambassade. La belle-sœur du prince, notamment, y perdra la vie. Selon la revue Historia, « cet incendie dévastateur, longtemps minimisé — on évoque pourtant près d’une centaine de morts —, révèle l’incurie des gardes pompiers [ou bien gardes-pompes] et annonce une réforme d’envergure de la profession ». Alors, par décret impérial du 18 septembre 1811, est institué « un Corps de Sapeurs-Pompiers pour la ville de Paris », qui succède aux gardes-pompes créés en 1716. À cette époque où l’armée fait florès, ce corps est d’emblée calqué sur le modèle militaire. En dépit d’un fonctionnement encore plutôt erratique, le voici appelé à combattre difficilement de violents incendies dans la capitale (Théâtre-Français, magasins de Bercy, etc.).
En fait, selon le regretté Joan Deville, bon historiographe des sapeurs-pompiers de France, « des problèmes de fonctionnement se posent dans ce corps, que son chef voudrait tout à fait militaire, fondé sur une rigoureuse discipline et un entraînement quotidien ». En 1814, alors que son commandement a été confié au chef de bataillon Plazanet, celui-ci, entre autres changements, impose des consignes précises, exigeant notamment que les sapeurs soient casernés ; puis il introduit la pratique régulière de la gymnastique « pour former des sauveteurs efficaces et audacieux ». « Finalement, ajoute M. Deville, le 7 novembre 1821, le roi Louis XVIII, par l’ordonnance n° 11675, place ce corps “dans le complet de l’armée” ». Il devient donc, comme bataillon, absolument militaire « sous l’autorité du ministre de la Guerre, tout en restant chargé du maintien de l’ordre [auquel, en fait, il ne participera guère]. Une mission d’ailleurs supprimée par une ordonnance royale du 28 août 1822. Quant à son entretien, il demeure à la charge de la Ville de Paris, et son fonctionnement, sous les ordres immédiats de l’administration du préfet de police ». (C’est toujours le cas.
Le Bataillon deviendra Régiment en 1866, puis Brigade (de sapeurs-pompiers de Paris) en 1967. À noter que, en 1943, sous le gouvernement de Vichy, les Pompiers de Paris étendront leur protection à la presque totalité du département de la Seine. Il faudra attendre 1964 pour que la région parisienne, devenue difficilement gérable, soit géographiquement réorganisée. Voici alors la Seine scindée entre trois nouveaux départements (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne), confiés à la protection de la Brigade de Paris. L’immense Seine-et-Oise, elle, qui jusque-là entourait la Seine, se fractionne aussi en trois (Essonne, Val‑d’Oise, Yvelines). Mais là, les pompiers demeurent civils (professionnels et volontaires) en trois Services départementaux d’incendie et de secours (Sdis).

Bien plus près de nous, considérons un autre fait divers d’importance. 28 octobre 1938 : à Marseille, sur la Canebière, la grande horloge marque 14 h 37 quand fusent les premiers appels : « Au feu ! au feu ! » Un incendie vient de se déclarer aux prestigieuses Nouvelles Galeries, le grand magasin de la cité phocéenne. Il causera 73 morts (surtout des clientes et des employées prises au piège des flammes), puis quelque 170 blessé(e)s grièvement atteint(e)s. Le tout proche hôtel de Noailles se trouve menacé. Or, entre autres personnalités réunies là pour le congrès du puissant Parti radical de l’époque, y logent Édouard Daladier, président du Conseil, Édouard Herriot, président de la Chambre des députés et maire de Lyon, Albert Sarraut, ministre de l’Intérieur… Des décideurs qui pourront en direct mesurer l’inadéquation entre l’intensité du sinistre et des pompiers mal équipés et entravés par la foule qui a envahi la Canebière en marge de la police, débordée. Comme suites à ce drame, de nouvelles règles de prévention incendie sont promulguées ; le maire de Marseille, Henri Tasso, est démis de ses fonctions, et la Ville placée sous la tutelle de l’État jusqu’en 1944. Le corps de sapeurs-pompiers municipaux, lui, est dissous et remplacé par un corps militaire de marins-pompiers. Les mêmes que ceux accourus de Toulon (où déjà ils protégeaient le port), qui ont fini par avoir raison de l’incendie. D’où la protection de la ville confiée depuis à cette unité de la Marine nationale.
Question : pourquoi ces deux formations militarisées (Paris et Marseille), à la suite de circonstances malheureuses sur le plan opérationnel, ne furent-elles jamais « re-civilisées » ? Tout bonnement parce que, les choses étant ce qu’elles étaient, les corps civils de pompiers n’allaient guère progresser avant longtemps, ni dans l’organisationnel ni dans l’opérationnel, et donc ne constituaient pas un exemple enviable. Et puis, autre raison : les finances des collectivités. Du haut en bas des pouvoirs, on s’arrangeait bien de l’à‑peu-près qui régnait sur les territoires et qui, côté matériels et équipements, ne coûtait guère. Tout comme des personnels presque tous volontaires — souvent carrément « bénévoles » en ce temps-là — autour de maigres noyaux de professionnels nés dans les plus grandes villes de province à partir de la toute fin du XIXe siècle. Citons Lyon, évidemment !

(vers 1880). — D. R.
Dès le Moyen Âge, il n’avait pas manqué de citoyens des corporations — surtout maçons, charpentiers, travailleurs du cuir ou des métaux… — pour, à l’appel du tocsin, « courir au feu », cet ennemi de toujours. Lequel trouvait des alliés objectifs à son extension avec les habitations et les échoppes construites en bois.
D’où le couvre-feu, en son sens initial : cette obligation dans les villes, dès le XIIIe siècle, de recouvrir chaque soir le foyer de la maison, lors du tintement des cloches de la paroisse. Car c’était la seule source de réchauffement de l’atmosphère familiale. Mais, comme trop de gens laissaient les braises se consumer la nuit, c’était aussi une cause d’incendies de quartiers entiers. Au fait, a interrogé un certain commandant Millet, « peut-on parler de pompiers avant l’invention de la pompe ? C’est mon avis si l’on s’en tient à la définition variant un peu selon les dictionnaires : “Des hommes désignés et chargés de porter secours en cas d’incendie”». D’ailleurs,la pompe à bras n’apparut en France qu’en 1698, importée de Hollande par un comédien et secrétaire de Molière, François Du Mouriez, dit Du Périer. Son efficacité dépassait celle des anciennes « seringues », difficilement maniables.
Du la lutte contre le feu à des secours aux asphyxiés
Ce qui devait se produire se produisit : dans les grandes villes, le désir même des populations, s’unissant à la volonté des engagés contre l’ennemi universel qu’est le feu, allait pousser à la distinction entre pompiers casernés (ancêtres des professionnels) et les autres, requis à la demande au son de clairons parcourant les villes. En attendant que des sirènes communales prennent le relais, installées au-dessus des mairies ou des casernes. C’est alors que la seule lutte contre les incendies fit place à d’autres missions, transformant peu à peu les pompiers, au tournant du XIXe siècle finissant, en « généralistes du risque », comme on les qualifiera plus tard. Déjà s’étaient développées des adaptations techniques éprouvées en matière de sauvetage. Bien sûr, voilà qui s’imposait face aux personnes prisonnières des flammes ou laissées sur le carreau après l’extinction, et dont on ne voulait plus qu’elles finissent en cadavres.

Parlons carrément de nouveaux horizons, notamment à Lyon, Le Havre, Nantes, Nancy, Saint-Etienne, Lille, Bordeaux. Des villes où l’on va pouvoir compter sur des pompiers casernés et soldés. Alors, en marge des préoccupations induites par le feu, s’imposera une mission bientôt considérée comme majeure : arracher au pire des personnes asphyxiées par les fumées, en les traitant sur place pour ne perdre aucun temps avec un transport à l’hôpital. Et de là, peu à peu, étendre le savoir-faire acquis à des victimes frappées par d’autres causes : noyade, électrisation (l’électricité est alors encore mal maîtrisée), intoxication au gaz d’éclairage, suffocation, etc.


Ah ! les pompiers allaient faire là un tout premier pas dans la culture du secours devenu soins d’urgence. Ce ne sera pas le dernier, mais les autres devront s’adapter à la progression de nouveaux dangers. Vient alors à l’esprit ce titre d’un petit bouquin de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury :Le soin est un humanisme. Et, même si guère de sauveteurs ne la revendiquent clairement, je soutiens que, dans notre monde de brutes, une part d’humanisme concrétisé les y oblige, même au coin de la rue. Qui repose d’abord sur la douceur (eh oui !), doublée d’une attention de tous les instants. En médecine, ce fut surtout pour adoucir ce que certains examens ou soins pouvaient encore avoir de douloureux — voire d’agressif. Avec Cynthia Fleury, croyons jusqu’au ras des pâquerettes que, « quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien… » De fait, un humanisme approprié ne put que s’imposer dans le tissu des Services d’incendie et de secours. À leurs médecins et infirmiers(ères) en tout premier lieu. Puis dans toutes les organisations, publiques ou privées, dont l’aide à personnes en difficulté physique ou mentale, voire en péril, se révèle comme la raison d’être. Seulement voilà, un manque de douceur apparaît encore parfois dans la pratique de certains personnels de ces structures. Trahison à l’évidence d’un idéal pourtant affiché dans leur communication institutionnelle ! Il faut dire que l’exemple vient d’en haut ; or, le corps médical n’apparaît pas toujours comme constitué, sur ce plan-là, de praticiens au-dessus de tout soupçon. Si l’on n’a pas eu soi-même l’occasion de le vérifier, il n’est pour s’en convaincre que de lire Les Brutes en blanc (Flammarion). Ce livre du docteur Martin Winckler dénonce, nombreux faits à l’appui, des maltraitances d’un autre âge pourtant maintenues.
Ah ! les pompiers allaient faire là un tout premier pas dans la culture du secours devenu soins d’urgence. Ce ne sera pas le dernier, mais les autres devront s’adapter à la progression de nouveaux dangers. Vient alors à l’esprit ce titre d’un petit bouquin de la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury : Le soin est un humanisme. Et, même si guère de sauveteurs ne la revendiquent clairement, je soutiens que, dans notre monde de brutes, une part d’humanisme concrétisé les y oblige, même au coin de la rue. Qui repose d’abord sur la douceur (eh oui !), doublée d’une attention de tous les instants. En médecine, ce fut surtout pour adoucir ce que certains examens ou soins pouvaient encore avoir de douloureux — voire d’agressif. Avec Cynthia Fleury, croyons jusqu’au ras des pâquerettes que, « quand la civilisation n’est pas soin, elle n’est rien… » De fait, un humanisme approprié ne put que s’imposer dans le tissu des Services d’incendie et de secours. À leurs médecins et infirmiers(ères) en tout premier lieu. Puis dans toutes les organisations, publiques ou privées, dont l’aide à personnes en difficulté physique ou mentale, voire en péril, se révèle comme la raison d’être. Seulement voilà, un manque de douceur apparaît encore parfois dans la pratique de certains personnels de ces structures. Trahison à l’évidence d’un idéal pourtant affiché dans leur communication institutionnelle ! Il faut dire que l’exemple vient d’en haut ; or, le corps médical n’apparaît pas toujours comme constitué, sur ce plan-là, de praticiens au-dessus de tout soupçon. Si l’on n’a pas eu soi-même l’occasion de le vérifier, il n’est pour s’en convaincre que de lire Les Brutes en blanc (Flammarion). Ce livre du docteur Martin Winckler dénonce, nombreux faits à l’appui, des maltraitances d’un autre âge pourtant maintenues.
Revenons à l’asphyxie… On le sait, depuis la nuit des temps, on a toujours cherché à « ramener à la vie » la personne qui soudain ne respirait plus. Peut-être parce que l’arrêt brutal de cette fonction vitale fut partout et toujours perçu comme un effacement trop brutal, inacceptable et « immérité ». Le premier texte connu en Occident relatant une tentative de ressuscitation par méthode orale (bouche-à-bouche) se trouve dans la Bible (Second Livre des Rois, chapitre IV, verset 34). Le prophète Élisée y relance la respiration chez un enfant, « sa bouche contre sa bouche, ses yeux contre ses yeux ». Une pratique oubliée au cours des siècles, sauf par les matrones (ancêtres des sages-femmes) sur des bébés ne respirant pas d’emblée à la naissance. Elle fut largement redécouverte vers 1950, d’abord en Scandinavie, et appliquée sur toute personne en arrêt respiratoire, remplaçant avantageusement des procédés datant du XVIIIe siècle. Mais elle semble aujourd’hui avoir perdu de son intérêt en marge d’un massage cardiaque bien fait. Lesdits procédés, nombreux, non dénués de danger (méthodes manuelles de Schäfer, de Nielsen, de Sylvester, etc.) ou reposant sur des dispositifs adaptés (appareils de Cot, de Panis, etc.), mis au point, décrits et répandus pour un temps chez les pompiers. Le plus souvent, leur conception avait germé dans la tête de physiologistes, voire même de barbiers-chirurgiens. Quelles étonnantes tentatives pour arracher à l’issue fatale des victimes déjà en état de mort apparente ! On ne pouvait certes en attendre qu’un possible effet réflexogène. C’était déjà ça, avec la saignée, en un temps où les soins d’aujourd’hui — inhalations ou insufflations d’air, voire d’oxygène, pose de canules, massage cardiaque externe (manuel puis sous appareil du genre Cardiopompe), défibrillateur externe, injections médicamenteuses — n’étaient même pas concevables. Il est vrai que l’on n’avait pas encore associé les dysfonctionnements du cœur (le moteur) à la ventilation pulmonaire… Mais sur qui compter, en ce temps-là, pour appliquer au moins des connaissances reposant sur ce qui passait pour une évidence : refaire fonctionner les poumons (les soufflets) en agissant sur la cage thoracique par des méthodes qui avaient plus à voir avec de la culture physique qu’avec des soins ? Eh bien, d’évidence, sur les pompiers ! Qui d’autre que ces hommes réputés « braves et dévoués », déjà entraînés à secourir face aux incendies, et qui ne s’étaient engagés que pour cela ? Banco : le secours aux asphyxiés allait s’ajouter à la lutte contre le feu et aux sauvetages de tous ordres, procurant aux services d’incendie de quoi structurer leur image dans le sens à venir de « généralistes du risque », puis de « soldats de la vie ».
C’est à ce propos que le docteur Claude Gonzalez, anesthésiste-réanimateur, ancien vice-président de la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, a pu écrire : « Depuis la Rome antique, les services de secours naissants se sont toujours entourés de moyens de santé afin de prendre en charge les victimes des sinistres contre lesquels ils étaient chargés de lutter. En effet, il paraît a priori impossible d’envisager une action de sauvetage ou de secours sans un accompagnement médical ou paramédical pour parer aux atteintes physiques du sinistre. Et il faut bien reconnaître qu’historiquement ce sont bien les pompiers, au travers de la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris, qui ont conçu le secourisme, mais également les toutes premières techniques encore utilisées en médecine d’urgence. Le lien entre les premiers secours et la médecine d’urgence s’avère pour nous une évidence, même si les circonstances font que la médecine prend le pas en importance sur ces gestes de secours immédiats. Mais quelle plus belle consécration que la chaîne de survie dans laquelle on sait que les meilleures pratiques médicales n’ont de chances de réussir que si, rapidement et de manière efficace, ont été déployées des techniques de premier secours !

Valise

Pompiers civils entre Garde nationale et leur Fédération nationale
Il ne faut pas y aller par quatre chemins pour considérer que, au XIXe siècle encore, mieux valait ne pas toujours compter sur les services communaux contre l’incendie entre flammes jaillissantes et braises encore fumantes. Trop longs à mobiliser. Trop démunis de matériels efficaces. Encore dépendants des pompes à bras, qui ne pouvaient se révéler extinctrices que grâce à des groupes d’habitants de bonne volonté, assemblés pour la circonstance et prêts à aider les « soldats du feu » dans l’alimentation en eau par la chaîne des seaux. Pourtant, ici et là, ancêtres des fourgons d’incendie d’aujourd’hui, allaient se répandre des pompes à vapeur (aspirantes et foulantes). En attendant des motopompes plus mobiles, puis des autopompes : le must ! C’est que les grandes villes essayaient de s’aligner sur Paris (avec son organisation militarisée depuis 1811 et des finances de la capitale accordées à la Préfecture de police, en l’occurrence maîtresse d’ouvrage). Dans chacune des communes disposant d’un corps d’hommes ayant signé un engagement, on faisait certes au mieux avec ce qu’on avait. Trop peu face aux besoins.
Retour en arrière vers un point d’Histoire déterminant pour les pompiers : la création de la Garde nationale, ces groupes de citoyens plus ou moins militarisés, répondant au nom ambigu de « milices bourgeoises », dans le sillage de celle de Paris, lancée dès 1789 sous le commandement du général de La Fayette. Le rôle de cette Garde, inscrit dans la Constitution en 1799, et dont les officiers étaient élus pour deux ans : assurer l’ordre en temps de paix et participer à la défense du pays en complément des armées. En fait, plus adaptée au folklore des défilés et au maniement mensuel de fusils réformés qu’au combat de rues. En tout cas, maintenue sous les divers régimes politiques jusqu’à sa dissolution définitive en juillet 1871, au lendemain de la sanglante répression de la Commune de Paris, voilà qu’elle avait intégré une bonne moitié des 400 000 pompiers civils de l’époque (eh oui !), quasi totalement bénévoles au plan national. Leur seule préoccupation : le feu. « La Bête », comme disent les pompiers (firefighters) américains.

À la suite de cette dissolution, la plupart des « soldats du feu » inclus dans la Garde étaient redevenus tout à fait civils, mais en conservaient peu ou prou la culture. Par exemple, avec ces grades identiques dans leur appellation à ceux de l’Armée de terre (une dizaine depuis caporal jusqu’à colonel). Ce qui d’ailleurs n’a jamais passé pour tellement apprécié au sein de la Grande Muette. À ce propos, on est en droit de penser que, chez les pompiers civils, une autre sémantique (civile) aurait pu prévaloir : équipier, chef d’équipe, chef de groupe, directeur de centre, directeur régional, etc. Mais convenons que, même dans d’autres pays, peut-être sous l’attraction de la notion de combat, la terminologie militaire a contaminé les « soldats du feu » civils. (Chez les Anglo-Saxons, on ne connaît que quelques grades d’officers : colonel, commander, captain…).
Côté organisation, les pompiers vont obéir aux volontés, voire aux oukases, des édiles de chaque commune concernée (certaines, même importantes, ne s’étaient pas encore dotées de moyens de secours, comptant sur d’autres qui, forcément hors délais, couraient à l’échec). La loi Le Chapelier, qui en 1791 avait dissous les corporations et les guildes de l’Ancien Régime, affaiblit pour un temps le recrutement à partir des métiers que celles-ci régissaient plus ou moins jusque-là. Mais il était devenu évident qu’il fallait s’affranchir des groupes de pression professionnels (gens de métier, maîtres…). Il faudra attendre près d’un siècle pour que se produise ce que d’aucuns ont appelé « le sursaut des pompiers de France »… après bien des errements dans leur organisation et leurs tactiques opérationnelles, chaque compagnie communale plutôt abandonnée à ses propres besoins et moyens. Jusqu’à ce 18 septembre 1881, date emblématique où d’anonymes « soldats du feu » se dressent face à la médiocrité pour exister dignement. À Vailly (Aisne), gros bourg proche du tragique Chemin-des-Dames de 1917, le capitaine Charles-Auguste Michel, ancien officier de chasseurs à pied, qui commande la compagnie de pompiers, a réussi à grouper 93 chefs de haute réputation, issus de 18 départements (tous civils et encore bénévoles). Son rêve : « Des changements dans l’organisation de demain, et nous unir pour être plus forts ».Son seul état de service : avoir succédé à son père (mort au feu). Pourtant, il a déjà dénoncé « les déficiences des bataillons, divisions et subdivisions de pompiers ». D’autant que chaque commune fait encore — et fera longtemps — comme elle veut, comme elle peut, quand au moins elle dispose d’une pompe à bras — mieux : d’une motopompe tractable — et d’hommes « prêts à courir au feu seulement pour l’honneur ». Trop souvent, le combat se révèle inégal, et l’incendie gagne…
Certes, pour la première fois, un décret (pas même le vote d’une loi !) avait été pris le 29 décembre 1875, qui visait à organiser rationnellement les corps communaux. Mais il se révéla peu contraignant sous le coup des critiques, sans doute parce qu’imposé d’en haut. En fait, Vailly avait été un coup d’essai du « peuple pompier ». Le coup de maître eut lieu le 24 mars 1882, moins d’un an après : l’enregistrement, par le préfet de la Marne, des premiers statuts d’une Fédération qui prétendra jouer le rôle d’interface entre ses adhérents, le ministère de l’Intérieur (dont dépend la sécurité en général) et les citoyens. Elle se veut d’emblée nationale, mais ne le sera vraiment qu’avec la loi de 1901 sur les associations. Ce fut donc dans le droit-fil de cet événement, le 17 septembre 1882, à Reims, qu’eut lieu le premier congrès officiel : 400 participants venus de tout le pays (pas si facile à l’époque). S’y déroule l’élection du premier président fédéral : ce sera le capitaine Léon Patoux (de Reims). Charles Michel, lui, pourra se prévaloir d’être le véritable initiateur de la Fédération que nous connaissons aujourd’hui. Mais il refusera d’exercer le moindre pouvoir. Et la première organisation se nommera « Fédération nationale des officiers et sous-officiers de sapeurs-pompiers de France et d’Algérie ». Un autre temps, d’autres mœurs !
Des précisions, enfin
Pour longtemps le « sursaut » de Vailly a, semble-t-il, porté de bons fruits. Adapté, réorienté, renforcé, il a permis à la Fédération des pompiers de tutoyer l’idéal sans délaisser le réel. Cela en dépit, durant bien des années, d’une bureaucratie d’État coupée des exigences de terrain, de ministres sourds, mais aussi de « grands chefs » pompiers faisant preuve d’impéritie, puis plus tard de mouvements syndicaux contestables (chez les professionnels) autour de réactions corporatistes paralysantes — sans compter de dommageables lacunes fédérales. Par exemple, ces changements de pied sur des sujets capitaux au fil de la succession des présidents et de leurs comités exécutifs. Telle la départementalisation, réduisant drastiquement le rôle des communes. Mais, sur fond d’accord majoritaire entre décideurs pour ne pas laisser les maires (surtout de petites communes) aux prises avec les responsabilités leur incombant en matière de secours, vint la loi n° 96–369 du 3 mai 1996. Elle germinait dans certains esprits depuis 1930 (eh oui !). Voici son article 1er, qui dit tout : « Il est créé dans chaque département un établissement public dénommé “Service départemental d’incendie et de secours”, qui comporte un corps départemental de sapeurs-pompiers, composé dans les conditions prévues à l’article 5 (le corps départemental de sapeurs-pompiers est composé 1° des sapeurs-pompiers professionnels ; 2° des sapeurs-pompiers volontaires). Il est organisé en centres d’incendie et de secours. Il comprend un service de santé et de secours médical. » Seconde loi (n° 96–370), issue des mêmes débats, modifiée au fil des ans, et visant au Développement du volontariat dans les corps de sapeurs-pompiers. Son article 1er « Par son engagement, le sapeur-pompier volontaire participe, sur l’ensemble du territoire, aux missions de sécurité civile de toute nature, confiées principalement aux services d’incendie et de secours, et peut également exercer des missions ou remplir des fonctions particulières dans le cadre de l’organisation des services. […] Le sapeur-pompier volontaire prend librement l’engagement de se mettre au service de la communauté. Il exerce les mêmes activités que les sapeurs-pompiers professionnels. Il contribue ainsi directement, en fonction de sa disponibilité, aux missions de sécurité civile de toute nature confiées aux services d’incendie et de secours ou aux services de l’État qui en sont investis […]. Toute personne, qu’elle soit ou non en activité et quelle que soit son activité professionnelle, peut devenir sapeur-pompier volontaire, sous réserve de satisfaire aux conditions d’engagement. »


Longtemps, « la Fédé », mouvement citoyen immanent, avait dû jouer le rôle de ce qui évidemment dépendait de la puissance officielle de l’État. N’avait-il pas fallu, entre les deux guerres, la création du Conseil supérieur des sapeurs-pompiers pour qu’enfin la notion de protection civile se fasse jour ? Qui d’ailleurs ne se concrétisera, à pas comptés, que vers 1960 comme un service à part entière du ministère de l’Intérieur, où des officiers de sapeurs-pompiers, pourtant principalement concernés, n’entreront que des années plus tard.
Nommé aujourd’hui Direction de la sécurité civile et de la gestion des crises (DSCGC), comprenant une Sous-direction des services d’incendie et des acteurs du secours, bien implanté au cœur du ministère, voilà un service qui régit nationalement plusieurs compétences : lutte contre l’incendie et autres agressions environnementales, sauvetages tous azimuts, secours (et désormais premiers soins) d’urgence en toute circonstance. Faut-il sans sourciller bâiller d’admiration devant cette activité plurielle ? Pas forcément : c’est qu’il existe en France, comme dans tous les pays développés, un ministère de la Santé, et qu’il paraîtrait logique que celui-ci réglemente et gère tout ce qui, même en première urgence, touche aux personnes en besoin de soins décisifs. Ne serait-ce que pour laisser les patients sous la main de la même obédience. Pourquoi, sous les mains d’un citoyen certes responsable et entraîne, l’arrêt d’une hémorragie cataclysmique ou le rétablissement du rythme d’un cœur qui bat la chamade dépendent-ils d’un ministère dont le « gros morceau » est, avec les forces de l’ordre, la sûreté autant que la sécurité intérieure ? De mauvaises langues (!) ont raconté que, après la Libération, lors de la répartition des ministères, le ministre de la Santé s’était assoupi quand vint le tour de l’attribution du secourisme. Pas de quoi déranger le ministre de l’Intérieur, qui accepta sans coup férir d’intégrer dans son maroquin cette belle activité relationnelle entre État et citoyens.
En tout cas, il y a là une réflexion citoyenne qui ne peut échapper à la Fédération des pompiers. Régulièrement qualifiée de « puissante organisation » par la presse lors d’indignes conflits (dépassés, espérons-le) entre sapeurs-pompiers (ministère de l’Intérieur) et Samu (ministère de la Santé) , celle-ci se porte bien, forte de ses 285 000 adhérents, rassemblés sans distinction de grade, statut ou catégorie : volontaires, professionnels, vétérans, cadets, quelques militaires même (par empathie), puis, dans les Directions départementales, personnels administratifs, techniques et spécialisés (Pats). Elle s’est permis, en 2023, de porter à sa tête un lieutenant-colonel civil et volontaire. Surprenante exception, tant il était admis depuis 1945 que la Fédération ne pouvait être dirigée que par un officier supérieur professionnel, pour une question de représentativité en haut lieu ! Cette fois, l’élection a imposé le « peuple pompier » aux « professionnels de la profession », comme l’on dit dans les milieux du théâtre.
Indispensables volontaires : oui mais…
Veut-on relever un point faible au sein de cette organisation née en 1882 ? Disons son talon d’Achille. C’est que sa puissance, due au nombre, ne se fonde que sur une trop faible implication de ses adhérents. Ce qui laisse à son comité exécutif, à son conseil d’administration (et encore !), à ses Unions départementales (souvent plus enclines aux rencontres conviviales qu’à un élan militant pour la cause), à ses commissions aussi… tout un travail qui gagnerait à se mieux partager. D’où la tentation de l’entre-soi, qui a pu se manifester en un temps, semble-t-il, plutôt dépassé (?), tout comme la marginalisation d’une kyrielle de bonnes volontés, mais pas strictement dans la ligne du moment. C’est que celles-ci n’avaient pas eu la chance d’être cooptées dans l’étroit sérail, sinon pour des tâches ancillaires, certes indispensables mais obscures ; donc pas de quoi les faire figurer sous leur meilleur profil pour les opérations de « Com »… Il faut dire ici que le gros des adhérent(e)s — de base — ne savent pas à quoi ils (elles) adhèrent en vérité. En effet, leurs cotisations se trouvent prélevées automatiquement — c’est donc indolore — sur leurs « heures de feu », comme l’on disait naguère ; terme remplacé par celui d’« indemnisations ». Celles-ci versées par les départements, voire encore des communes, au titre des interventions, des gardes postées, des formations ou des astreintes à domicile. Or il faut bien admettre qu’il s’agit là d’argent public soustrait pour alimenter la bonne marche d’un univers associatif. Lequel, il faut l’admettre aussi, s’avère indispensable en permettant de réunir toute la communauté opérationnelle et ses agents administratifs (eux tous salariés des Sdis) et de lui donner notamment la parole face à l’État, par l’intermédiaire de la Direction de la sécurité civile.
Cela dit, on pourra s’étonner que les pompiers volontaires de base (les plus exposés aux incertitudes), tenants reconnus (comme les « pros ») des techniques de premiers secours, et désormais des premiers soins d’urgence, ne perçoivent pour toute « récompense » qu’une indemnité (en net horaire) de 8,36 euros (jusqu’à 12,58 euros selon les grades). Cela suite à la revalorisation du 1er octobre 2022, et seulement pour leurs mobilisations ponctuelles. Souvent à partir d’un appel sélectif (bip), voire parfois encore, en pleine ruralité, de la sirène communale. Ils (elles) peuvent aussi compter sur la « prestation annuellede fidélisation et de reconnaissance » (retraite) créée par la loi Matras, et fixée à 1 024 euros depuis le 1er janvier 2023. Des sommes tout de même non imposables… Certes, comparaison n’est pas raison, mais il n’est sans doute pas inconvenant de révéler les traitements mensuels des pompiers professionnels civils, donc hors Brigade de Paris et Bataillon de Marseille (en brut), de 1 649 euros pour un sapeur entrant à 4 460 euros pour un colonel. Avantages : primes de feu (25 % du traitement de base), de spécialités, de renfort lointain, quasi-gratuité du logement, etc. Mieux : en milieu de carrière, le régime indemnitaire augmenté de 50 %. (Voir plus loin les temps de travail). On comprendra d’emblée l’avantage économique pour une collectivité territoriale — d’où un allégement d’impôt local pour le contribuable — d’octroyer une place signifiante aux volontaires.
Certes, pour eux, pas de quoi rêver à un pont d’or. Surtout pour de jeunes et récents engagés dans des centres ruraux sans beaucoup d’interventions. Ce qui n’empêchera pas qu’une nuit ou l’autre il leur faudra, par exemple, faire face et résister, en première intention, aux effets d’un crash routier respirant l’abomination de la désolation. Un combat qui paraît toujours trop long durant l’attente de renforts, surtout quand il arrive qu’un drame fulgurant prenne de vitesse les secours.

Voici donc un rappel qui vaut pour la tragédie qui s’est déroulée dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1982 sur l’autoroute A6, près de Beaune (Côte‑d’Or), dont tout le monde se souvient : 53 brûlés vifs ou asphyxiés, dont 44 enfants dans un autocar de colonie de vacances et 2 dans une voiture. Sa résistance, l’un de ces volontaires anonymes (18 ans) allait la pousser jusqu’à l’extrême. Promu 1re classe au lendemain de la catastrophe, il ne souhaitera ensuite ni revoir ni commenter sa photo, au cœur de l’action, publiée en double page dans Paris-Match.
De cet autocar immatriculé 864 PM 73 (vision gravée dans ses neurones), il ne voudra plus entendre parler. Jamais ! Mais des millions de Français auront vu ces photos, qui feront aussi le tour du monde, de jeunes pompiers mêlés à d’autres en passe d’atteindre la limite d’âge (60 ans). Et le regretté Michel Charlot (volontaire permanent de l’époque, en fait déjà professionnel), commandant le centre de secours de Beaune, me confiera, quinze ans plus tard : « Vous m’auriez proposé cet entretien quelques années plus tôt, je ne l’aurais pas accepté. Et si aujourd’hui je reviens sur ce drame, c’est pour laisser la trace d’un échec assumé mais immérité dans la mémoire des pompiers de France. »
« Des avants et des après »
Voilà une locution qui aujourd’hui fait florès dans le langage sitôt qu’il s’agit d’évoquer un changement aux allures de tremplin dans une situation a priori évolutive. En l’occurrence, je préfère « Voici » : car c’est d’avenir qu’il s’agit ici. Le changement à bas bruit mais déterminant — depuis Vailly et Reims (1881–1882) — dans l’évolution des services d’incendie et de secours communaux avait eu lieu (je l’ai souligné) grâce à la prise en main par les pompiers eux-mêmes de leur embryon d’organisation. À partir d’intentions couchées sur le papier du premier journal de leur Fédération naissante, La Revue des sapeurs-pompiers, ce changement-là, pour tout dire, se révélait certes déterminant mais sans la moindre assurance de « lendemains qui chantent ». Il en appelait donc d’autres, plus structurants, en voie (peut-être) de s’appliquer rapidement. Le 6 février 1815 (c’est loin !), l’État avait semblé vouloir s’investir avec une circulaire au ton plutôt comminatoire du ministre de l’Intérieur, l’abbé de Montesquiou. Tous les préfets en avaient été destinataires. Jusque-là, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils s’impliquaient a minima dans la protection incendie, moins encore dans les autres secours d’urgence possibles.
On peut y lire : « Je désire savoir quel est, dans votre département, le service organisé pour les cas d’incendie, et quelles sont vos vues sur l’extension et le perfectionnement dont il est susceptible. Presque toutes les communes de quelque importance possèdent des pompes et des ustensiles propres à porter des secours ; mais l’expérience a démontré que ces machines, dirigées par des hommes inexpérimentés, se dégradaient promptement et ne produisaient pas les effets que l’on devait en attendre. En conséquence, quelques villes ont demandé la formation de corps de pompiers, et il y a été pourvu ; dans plusieurs autres, l’organisation faite par les soins des magistrats n’a point été confirmée par le Gouvernement, et n’a par conséquent aucune garantie de stabilité ; enfin, il en est un grand nombre où le service n’est pas organisé. Je vous invite à dresser […] un tableau où vous porterez toutes les villes qui ont des corps de pompiers, et celles dans lesquelles vous estimez qu’il est convenable d’en établir. Vous voudrez bien m’adresser ce travail avant la fin du mois de mars prochain. […] Dès que vous aurez recueilli tous les renseignements que je vous demande, vous pourrez me faire successivement des propositions pour la confirmation des corps de pompiers qui auraient été formés précédemment, sans l’autorisation du Gouvernement, et pour la création de corps semblables dans les villes et dans les communes populeuses où il n’en existe pas encore. […] Les règlements constitutifs des compagnies de pompiers sont rédigés par les maires. Ils déterminent l’objet du service, la force des corps, leur organisation sous le commandement d’un ou de plusieurs chefs, leurs relations avec l’autorité publique, les conditions d’admission, le mode de désignation des pompiers et de nomination des chefs, l’uniforme, la discipline et les dépenses. […]. »
De quoi nous accrocher à ce qui va devenir une progression constante mais toujours balbutiante de la Longue Marche des sapeurs-pompiers de France, déjà entreprise mais encore pour longtemps inaccomplie vers ce que l’on appellera un jour « la modernité ». Hélas ! les deux guerres (1914–1918, 1940–1945 : neuf années de jachère) ne permettront guère d’avancer. Pis : elles auront cassé moult initiatives locales. Et puis, les mobilisations étaient passées par là, et la majorité des volontaires avaient été enrôlés. En 1940, beaucoup versèrent dans la Défense passive. Les « pros » civils des grandes villes, eux, y échappèrent, et évidemment les pompiers militaires : heureusement affectés sur place. Comment relever la tête à la suite de ces deux conflagrations à vingt ans d’écart ? La Fédération s’y emploie, qui se veut fer de lance. D’ailleurs, au travers des avanies, elle tente d’imposer une culture spécifique. Par exemple, en 1924 elle a fait supprimer — pour tous les pompiers civils — l’armement dans les cérémonies ou les défilés, pourtant encore apprécié par une majorité d’entre eux. Certes, il s’agissait de vieux chassepots modèle 1866, mais l’image et le symbole entachaient leurs missions se voulant tout à fait pacifiques. En 1925, elle ne reconnaît les pompiers que « comme entièrement civils ».

Autant que de nouveaux matériels — pourtant fort attendus face à des risques inconnus jusque-là —, il faut des connaissances nouvelles, une cohésion sans faille, une volonté de se montrer en belle forme face au grand public. En somme, « être dans le coup ». Où puiser cet élan ? L’évidence s’imposera : au Régiment (depuis 1866, et Brigade à partir de 1967) de sapeurs-pompiers de Paris. D’autant que nombre de jeunes pompiers volontaires des territoires s’engagent (seule possibilité maintenant) ou sont appelés pour le service militaire (puis national) au sein de cette prestigieuse unité de la capitale. À leur retour en grande banlieue ou en province, nul doute qu’ils ne soient mieux armés dans l’opérationnel. Pour autant, plus toujours en prise directe sur les vieilles habitudes civiles. Souvent ils les transcendent, et gravissent plus facilement les grades. Bien heureusement, les pompiers de Paris (comme de Marseille, militaires depuis 1938) et les civils de tout le pays ne vont pas continuer de se regarder en chiens de faïence, ce qui aura duré trop longtemps.
Un seul exemple regrettable, emblématique de bien d’autres : le 21 décembre 1971 à 13 h 30, explosion de gaz au sein d’une tour d’habitation à Argenteuil, dans le Val‑d’Oise. Bilan : 21 morts (dont 2 pompiers) et plus de 100 blessés (dont 11 pompiers ; 2 en urgence absolue, comme 40 habitants). On dénombre 300 personnes sinistrées. Le dispositif de secours a mobilisé 237 pompiers (professionnels et volontaires) du Val‑d’Oise et des Yvelines. Appelé à mon travail, dans Paris (lecteur-correcteur à Sélection du Reader’s Digest), on avait besoin de moi pour les relèves de fin de journée (« Viens, on est sur un gros coup ! », m’annonce tout à trac le caporal professionnel Michel Vimeux). Je quitte mon bureau, après avoir prévenu la direction (on y connaissait mon engagement). Alors, taxi ou métro et train ? Compte tenu des encombrements parisiens, je choisis la seconde solution. Aujourd’hui, cela fait évidemment sourire.
Incroyable : pas le moindre renfort de la limitrophe Brigade militaire de Paris, qui couvre la proche — mais pas la grande — banlieue. Aucun de ses centres de secours (des Hauts-de-Seine notamment) ni son état-major, porte de Champerret (comptant plusieurs ambulances de réanimation), distants en moyenne d’une douzaine de kilomètres du sinistre, n’avaient bronché. Certes, le sinistre se trouvait de l’autre côté de la Seine, chez les pompiers civils, et pas question de s’y imposer sans appel de ceux-ci. Et ceux-ci prétendaient, bien sûr, n’avoir point besoin des militaires. Il faut dire que c’était là le temps où le général Casso, soldat jusqu’au bout des ongles, prônait (avec quelques bonnes raisons) la militarisation des corps de pompiers dans les villes de plus de 50 000 habitants. En fait, une extension de la Brigade de Paris. Alors, ce n’avait été qu’un cri, du nord au sud, d’est en ouest, chez les pompiers civils : « Non ! » Devant cette bronca, le général — dont la fameuse citation ouvre ce long texte —, sans un soutien actif du personnel politique, rengaina ses prétentions. À la grande satisfaction, grâce aux bonnes relations avec les conseils généraux de l’époque, des officiers supérieurs civils, qui avaient craint, intégrés militairement, d’y perdre en autorité comme en avantages acquis.
Et si l’on parlait « instruc » ?
Ce fut en 1945 — comme c’est loin pour les jeunes générations ! — que, sous couvert du ministère de l’Intérieur, était née « Chaptal » (rue Chaptal, à Paris‑9e) : une École d’instruction des personnels à visée nationale qui en fait émanait du Régiment (pas encore Brigade) de sapeurs-pompiers de Paris, et qui s’ouvrira rapidement aux pompiers civils. Nécessaire, indispensable même, pour que dans le pays toutes les unités de secours puissent profiter d’une part d’enseignement à la hauteur d’exigences nouvelles. D’autant que celles-ci se trouvaient renforcées par les souvenirs des nombreux sinistres vécus sous les bombardements de 1944 et contre lesquels les pompiers, selon les villes, avaient dû lutter comme ils étaient avec ce qu’ils avaient. Premier directeur de ce Centre, embryon d’une École nationale des sapeurs-pompiers « ayant pour but la formation et le perfectionnement du personnel des services de défense passive et de la protection contre l’incendie », Frédéric Curie (20 février 1906–16 décembre 1956). Ancien instituteur, ancien Résistant, devenu commandant en second du Régiment après la libération de la capitale, où il avait tenu un vrai rôle dans les combats, il verra « son » Centre intégré dans l’École nationale de la protection civile basée à Nainville-les-Roches (dans la Seine-et-Oise de l’époque). On peut lire à son sujet : « Il fournit alors un travail considérable qui dépasse toutes les prévisions. L’organisation de l’institution qui lui est confiée passe pour un modèle grâce à ses brillantes qualités pédagogiques. Il sait s’attirer la sympathie de tous les stagiaires quelle que soit leur origine, tout en obtenant d’eux une attention soutenue et en les intéressant d’une façon continue aux diverses matières enseignées. »
Donc voici « Nainville » (dans l’Essonne, l’un des trois départements issus de la Seine-et-Oise en 1964). Une petite commune dont le nom passe encore comme un haut lieu de la formation tous azimuts, née au mitan du XXe siècle. Ce fut l’ENSOSP (École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers — volontaires comme « pros ») —, emblématique pour des générations d’acteurs de la sécurité civile à la française. On y a cultivé le savoir, le savoir-faire et le savoir-être. On s’y est entraîné sur toutes les réalités des opérations de secours, depuis les banals incendies jusqu’aux risques NRBC (nucléaire, radiologique, biologique, chimique), en passant par les feux de forêt, les crashs d’aéronefs, les paniques de foule, etc. Le tout intégrant, en osmose avec le prompt secours sanitaire des pompiers, la médecine d’urgence, et donc les relations avec la Santé publique et les associations non gouvernementales, telles la Croix-Rouge française ou la Fédération nationale de protection civile.
C’était beaucoup mais pas assez aux yeux d’officiers supérieurs, tant civils que militaires, qui surent convaincre au ministère de l’Intérieur. Alors, à Aix-en-Provence et Vitrolles (Bouches-du-Rhône), en 2007, a eu lieu depuis Nainville la délocalisation de l’École nationale. Sa devise : « Cultiver le passé, enfanter l’avenir, tel est notre présent ». Côté formation, ouverte même aux acteurs de protection civile étrangers, c’est la même chose qu’auparavant, mais en (beaucoup) mieux ! 1er janvier 2023 : à la suite de deux prédécesseurs, le contrôleur général Grégory Allione prend la direction de ce pôle de sécurité civile, qui s’affiche comme d’excellence. Un beau parcours : pompier volontaire à 17 ans (en 1989), puis professionnel en 1997, […] il deviendra conseiller Sécurité civile du ministre de l’Intérieur en 2012, puis en 2014 directeur du gros Service d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône. Et, comme les bonheurs n’arrivent pas toujours seuls, il avait présidé (élu d’octobre 2018 à décembre 2022) la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France. Tiens tiens, assurément, la Fédération était « dans le coup ». Comme, entre autres (un exemple), elle l’avait été pour la création, par décret n° 2014–1253 (27 octobre 2014), du Conseil national des sapeurs-pompiers volontaires (CNSPV) : « Placé auprès du ministre chargé de la sécurité civile, il a pour mission d’éclairer le Gouvernement, les collectivités territoriales et leurs établissements publics dans la définition et la conduite des politiques publiques visant à pérenniser et développer le volontariat dans les services d’incendie et de secours. Il peut être chargé de conduire des analyses et des études prospectives ainsi que des missions d’évaluation des incidences des dispositions législatives et réglementaires sur le volontariat chez les sapeurs-pompiers. Il prend en compte les indicateurs nationaux des services d’incendie et de secours ainsi que les besoins exprimés, en particulier, par ces services. Il peut être consulté sur toute question relative au volontariat chez les sapeurs-pompiers ou susceptibles d’avoir un impact sur ce dernier. Il peut formuler toute proposition tendant à promouvoir et développer le volontariat ainsi qu’à en faciliter l’exercice.
Le conseil constitue la structure de coordination nationale des conseils départementaux de sécurité civile pour la promotion du volontariat chez les sapeurs-pompiers. » Il faut lui souhaiter une longue vie, mais surtout une réelle efficience.
À quand une modernité assurée ?
Retour à cette terrible journée du 21 décembre 1971 : en particulier, au tout jeune et brillant chef de Corps val‑d’oisien, Pierre Grenier (alors commandant), appelé par la suite à renforcer une professionnalisation plus rationnelle du Service départemental qu’il commandera jusqu’en 2003 comme colonel (civil). Il déclarera un jour à la pesse à propos du sinistre : « Je n’avais jamais fait ça ! » Incendie maîtrisé et engins d’incendie écartés, à la tête de ses 237 sauveteurs et d’une cinquantaine d’ambulances, il dut enfouir dans sa mémoire un regret amer. Quarante ans plus tard, il acceptera de le confier pour ma rédaction du livret-souvenir Mémoire vive d’une tragédie, initié par le lieutenant Jacques Calvez (d’Argenteuil puis d’Eaubonne), et publié par l’Amicale des sapeurs-pompiers d’Argenteuil : « Tout le monde avait travaillé en harmonie jusqu’à l’évacuation complète des blessés, puis à la mise en sécurité des impliqués. Grave “défaut” inhérent en ce temps-là à notre système : le manque, inconcevable aujourd’hui sur ce site dévasté, de personnel médical équipé de matériels de réanimation pour le conditionnement des grands blessés avant leur transport vers les hôpitaux. C’est que ni Smur ni Samu n’existaient encore dans le département ; donc aucune régulation ne s’était pratiquée sur les lieux, ce qui conduisit à un engorgement du service des urgences au centre hospitalier d’Argenteuil. » Certes, mon Colonel, mais il y avait sur Paris, à une petite demi-heure d’Argenteuil (déjà signalé), des AR (ambulances de réanimation) que votre préfet aurait pu faire déclencher. Non ?

Une chose demeure certaine en tout cas : nombre de victimes de la tour d’Argenteuil, encore en espoir de survie, n’ont pu compter sur autre chose que d’être « raptées » et emportées vers des hôpitaux sans mise en conditions physiologiques de transport. « Aucune victime ventilée, ballonnée, perfusée », lâchera plus tard un anesthésiste-réanimateur hospitalier. Certes, les pompiers, voire des ambulanciers privés, avaient appliqué les bons gestes de base, mais contraints par le temps qui passait avant l’évacuation et que les badauds ne supportaient pas. C’est que, en 1971, dans une ville de 95 000 habitants, où étaient installés 20 médecins libéraux et 2 cliniques, où faisait florès le grand centre hospitalier Victor-Dupouy, on ne put attendre sur place ne fût-ce qu’un embryon de secours médical. Les structures hospitalières de l’époque ne sortaient pas encore de leurs murs. Quant aux médecins de ville, sans doute faut-il à leur propos retenir cet avis de l’infirmier principal (opérationnel) Jean-Pierre Deschin, des Pompiers du Pas-de-Calais : « Pour ma part, je ne crois guère aux possibilités des médecins généralistes quand ils ne sont pas urgentistes, et d’abord parce qu’ils ne disposent pas du moindre équipement adapté. Ou ne sauraient plus l’utiliser. » En fait, en 1971, la médecine d’urgence « sur le terrain », avec sa composante anesthésie-réanimation, ne faisait qu’apparaître ici ou là en France, à l’initiative d’équipes de médecins hospitaliers qui anticipaient ce dont nous bénéficions actuellement.
Cet effondrement de la tour d’Argenteuil et la résonance nationale qu’il entraîna ne furent pas pour rien dans les prises de conscience qui devaient conduire au renforcement de la professionnalisation et de ses avantages, encore maigres. Un renforcement produisant aussi le premier véritable statut du volontariat. Une fois encore, il y avait eu « un avant et un après ». Mais voilà qui ne s’était quand même pas fait sans une ténacité indéfectible des intéressés. Date décisive : 1er décembre 1990. Près de 40 000 pompiers civils, représentant les 25 000 professionnels et les 200 000 volontaires (de l’époque), déboulent de tout le pays à Paris. Certes, sur le territoire de la Brigade (militaire), ils ne se trouvent pas chez eux et n’ont rien à attendre de cette unité parisienne, mais l’écho de leur mécontentement doit se faire entendre sous les lambris dorés du ministère de l’Intérieur, pôle des projets de loi sécuritaires… Du jamais vu, une telle manifestation publique de pompiers, sans le moindre incident. Ce qui ne sera pas le cas de quelques futures « manifs » des seuls pompiers professionnels (sous l’égide notamment de la CGT), induisant des affrontements plutôt rugueux avec les forces de l’ordre. Du moins, Le Monde du 2 décembre 1990 pouvait titrer : « Pour protester contre le nouveau statut qui leur est appliqué, les pompiers manifestent à Paris ». En fait, on leur avait accordé des miettes, alors qu’ils voulaient du pain frais. Extrait de l’article : « À l’appel de leur intersyndicale (CFDT, CGC, Autonomes et CFTC) et de leur puissante Fédération nationale, plus de 30 000 sapeurs-pompiers étaient appelés à manifester à Paris de la place de la Nation à la place de la République… Ils auraient tout organisé de la même façon si un tremblement de terre s’était produit. Pour encadrer la manifestation, un “PC de crise” [sous l’autorité partagée de Bernard Janvier, président de la Fédération]a été mis en place, avec une direction des secours, des services de radio, de sécurité, etc. En défilant en tenue, les sapeurs-pompiers […] sont déterminés à refuser le nouveau statut rendu public le 25 septembre dernier par le gouvernement. Leur Fédération nationale, qui regroupe la presque totalité des 222 000 sapeurs-pompiers, et quatre syndicats de professionnels dénoncent le texte qui trahit, selon eux, les accords Durafour sur la grille de la fonction publique. Les sapeurs-pompiers professionnels et les volontaires attendaient de ce nouveau statut qu’il règle en profondeur d’anciennes revendications et qu’il calme certaines inquiétudes. Ils sont déçus… La prévention et les secours reposent actuellement sur une organisation communale des corps de sapeurs-pompiers. Ces derniers souhaitent une structure départementale : “Les équipements importants ne peuvent être acquis qu’au niveau des départements, sinon de la région, explique le commandant Delaigue, secrétaire général du Syndicat national des officiers professionnels. Il faut d’énormes moyens pour lutter contre les feux de forêt ou les risques chimiques. Les communes traversées par le TGV, par exemple, ne peuvent s’équiper des moyens nécessaires pour parer à une catastrophe ferroviaire.” […] Si le gouvernement partage cet objectif, il refuse toutefois la création d’une Direction nationale demandée par les syndicats. Elle permettrait, selon eux, non seulement de mieux coordonner les secours mais d’harmoniser les règles de fonctionnement. Actuellement, selon les casernes, les sapeurs-pompiers professionnels travaillent sur des rythmes très différents (de 24 à 36 heures de travail consécutives pour un à deux jours de repos). »
Enfin, une formation tous azimuts d’envergure
Autre avancée décisive, car il serait dommage de passer sous silence ce qui semble un progrès en soi et une assurance pour les populations. Appelons-la une montée en puissance de la structure d’instruction massive. Je (re)nomme ainsi l’ENSOSP (École nationale supérieure…), à Aix-en-Provence et Vitrolles. Plus que jamais à même d’irriguer les centres de formation départementaux à la hauteur de tous les besoins en connaissances et en pratiques. Et je veux nommer plus encore l’extraordinaire maturation des uns et des autres — quasi-miracle ! — qui fait qu’aujourd’hui les pompiers militaires de Paris et de Marseille ne regardent plus de haut les pompiers civils (« pros » et volontaires). Fait notoire et incontestable : les progrès, depuis 1990, du training des volontaires. Lesquels, il faut l’admettre, avaient longtemps brillé plus par leur courage et leur dévouement que par leurs compétences face à des besoins croissants. Seulement voilà, en formation et recyclage, pas facile pour un volontaire d’aménager sa disponibilité en marge des obligations horaires de sa profession ? Et ce n’est pas les « récompenses » sonnantes, moins élevées encore que pour les interventions, qui peuvent soulever l’enthousiasme.
Les risques du moment, toujours à projeter en plus importants dans le futur, tout le monde les connaît : du banal feu de poubelles à l’embrasement de locaux ou d’un site industriel, des feux de forêt de l’été à une imparable montée des eaux, d’une explosion de gaz à un déraillement ou à un crash d’avion, etc. — quand il ne s’agit pas « seulement » de blessés au bord d’une route… À mesure que le fait divers retentit dans l’échelle du drame, il faut du monde autour d’unités professionnelles possiblement spécialisées, avec un matériel impressionnant. D’où la mobilisation de volontaires, soit premiers intervenants au milieu de nulle part, soit, dès que possible, renforçant les « pros », en milieu agressif notamment. Autant dire le recours à une force citoyenne, civique et issue d’un peuple solidaire, sans laquelle pas grand-chose ne serait d’emblée applicable sur deux tiers du territoire. De quoi rêver — pour dans cinquante ans au minimum ? — à un grand service du genre corps national de secours, en lien étroit avec le meilleur en matière d’urgences médicales : les Samu (Services d’aide médicale urgente) et leurs Smur (Structures médicales d’urgence et de réanimation). N’a‑t-on d’ailleurs pas observé, ces dernières années, des pratiques encore inconcevables naguère et qui aujourd’hui semblent aller de soi sur de « gros coups » ? Comme ces renforts de Paris vers la grande banlieue. Comme ceux de services départementaux vers la capitale, certes encore fort rares mais déjà éprouvés. D’ailleurs, toute la grande couronne ne se trouvait-elle pas sur le qui-vive lors de l’impressionnant incendie de Notre-Dame de Paris, le 15 avril 2019 ? Jusqu’à ce que la Seine-et-Marne, dotée d’un matériel spécifique, fût sollicitée.
Peut-on alors penser qu’un hypothétique corps national pourrait se dispenser de volontaires ? Eh bien, c’est l’exact contraire qui s’imposerait. Impossible autrement d’assurer des secours de proximité jusqu’à partir du dernier des chefs-lieux de canton sans l’assurance de vagues de volontaires casqués-bottés, instruits et satisfaits d’une considération matérielle et morale des pouvoirs publics. Autant dire une sorte de « garde nationale » omniprésente en matière de secours tous azimuts. Or, de ce côté-là, les nouvelles ne s’affichent guère satisfaisantes. En clair, aucune bousculade au portillon des appels d’urgence en constante augmentation. Bonne nouvelle néanmoins : les Pompiers de Paris intègrent aussi depuis peu des jeunes gens comme volontaires, en les réservant plutôt au secours à personnes. Oui, mais voilà que l’on revient fatalement à la professionnalisation dont l’augmentation se trouve appelée à cor et à cri par plusieurs syndicats.
« Au fait, demandera un citoyen ignorant les arcanes de la sécurité civile, pourquoi cette limitation à l’embauche de “pros” ? » Réponse enveloppée d’évidence : en marge des valeurs civiques de citoyens engagés « en cas de malheur », concrétisées par le volontariat, les finances publiques des collectivités territoriales ne résisteraient pas à une professionnalisation trop poussée, et par nature inflationniste… C’est que, si les sinistres de toute nature ne se révèlent pas moins graves hors zones urbaines — parfois plus, d’ailleurs —, ils y sont notablement moins nombreux. Et alors,quel rapport acceptable y aurait-il entre une présence élevée et une activité effective de pompiers professionnels ? Par exemple, considérons une commune de 3 000 habitants, sans risques particuliers alentour, où n’ont lieu qu’une ou deux interventions (en général mineures) par semaine : des « pros » à demeure y seraient inconcevables au regard des finances locales ! Aucune comparaison avec l’importante sollicitation des secours au sein des conurbations. D’autant qu’en caserne, pour pouvoir aligner « sur les rangs » un professionnel, il apparaît nécessaire d’en avoir recruté entre trois et quatre.
Ce volontariat à soutenir… pour lui, pour nous tous
Il arrive que des journalistes aillent, dans l’exercice de leur profession, à la rencontre des pompiers en général, et du volontariat en particulier, au point même de s’engager dans ses rangs. Ce fut — exemple emblématique — le choix du regretté Jean Schmitt, connu (jusqu’en 2000) comme directeur de la rédaction à l’hebdomadaire Le Point, romancier et trompettiste de jazz. À l’heure de la retraite, il devint, pour hélas trop peu d’années (par équivalence avec son grade d’officier de réserve dans la Marine nationale), capitaine au Service d’incendie et de secours de la Lozère, placé alors sous le commandement du colonel Francis Robert. Son job : la communication, au point de faire la voix off de terrain pour des reportages de TF1 au cœur d’un exceptionnel feu de forêt dans ce département à l’été 2003.Là encore plus qu’ailleurs, à l’évidence les finances locales ne pourraient supporter une professionnalisation importante. Donc les volontaires y répondent tous azimuts aux appels. Bien entendu, des besoins évidents ont fini par exiger quelques postes de « pros » (pas toujours directement opérationnels) et une augmentation du nombre de Pats (Personnels administratifs et techniques).
Avec un dernier texte confié au Service Incendie-Secours de la Lozère, « Jean » a saisi le cœur même de l’engagement volontaire au sein de sa terre d’élection, l’une des moins peuplées, certes, mais traversée, autoroute oblige, par une belle part des migrations de vacances. Et qui accueille, dès que le temps leur sourit, des cohortes de touristes et d’amateurs de sports extrêmes. Nous ne pouvions assurément pas envisager meilleurs mots pour honorer le volontariat dans les corps de sapeurs-pompiers. D’autant que, après recherche dans les textes publiés sur le sujet, ce sont ces mots-là qui semblent révéler au mieux l’élan civique d’hommes et de femmes de nos terroirs engagés pour aider, protéger, sauver :
« Ce sont vos voisins, peut-être vos amis, vos fils ou vos filles… Ce sont 750 volontaires qui, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sont prêts à venir à votre secours, par civisme, par dévouement, par devoir. Derrière le chiffre 18, sur votre cadran téléphonique, se cache la crème de la nation, ceux qui croient encore que l’entraide est une vertu et le courage une évidence.
« Ces garçons — et maintenant ces filles — qui quittent maris, épouses, famille au cœur de la nuit, qui baissent le rideau de fer en pleine saison, ou abandonnent leur emploi 1 pour rejoindre leur centre de secours, sauter dans les bottes et coiffer le casque couleur argent, ce sont des Lozériens qui volent au secours de Lozériens — quand ce ne sont pas de vacanciers accros à l’escalade.
« Quelque 75 000 habitants seulement, et 760 volontaires. Plus de 1 % de la population, vieillards et nourrissons compris. Une sorte de record. Donc 99 % de volontaires dans ce corps départemental de sapeurs-pompiers : c’est un autre record.
« Vingt-huit casernes réparties sur les 5 000 kilomètres carrés du département assurent 4 500 « sorties » [départs en intervention] par an dans une région accidentée, couverte à 50 % de forêts, où l’habitat dispersé rend tout si difficile.
« Près de 15 000 appels de tous ordres arrivent en une année au Codis (Centre opérationnel départemental d’incendie et de secours), à Mende. Collisions sur la route, blessés à domicile, inondations, malaises dans la rue, suicides, et puis l’été les innombrables accidents de sports extrêmes pour lesquels interviennent les hommes en rouge du Grimp (Groupe de reconnaissance et d’intervention en milieux périlleux), qui acrobatiquement vont décrocher l’escaladeur blessé au sommet d’une falaise, repêcher l’amateur de canyoning dans les tourbillons, ou l’imprudent tombé au bas d’une gorge sauvage.
« Bref, plus de la moitié des opérations ne concernent pas le feu, mais l’assistance aux personnes… et même parfois aux animaux !
« Nuit et jour sonne le 18 à côté des écrans sur lesquels veillent les techniciens du Codis. Nuit et jour, des sapeurs-pompiers vivent avec leur bipeur à la ceinture, qui tintera lorsque le malheur aura frappé.
« Et puis, il y a ces épouses admirables — et désormais ces époux — qui acceptent des loisirs en famille sabordés, des vacances tronquées, des retours où l’épuisement rend la parole si difficile. Il y a aussi ces employeurs qui, civiquement, généreusement, supportent que certains de leurs salariés quittent leur travail pour aller désincarcérer d’une carcasse tordue, dans le sang et l’horreur, des blessés prisonniers d’un véhicule qui peut exploser à tout moment.
« Pour les nuits de garde, pour les jours de formation, pour l’entraînement comparable à celui des commandos, pour les risques encourus et les maigres récompenses, il arrive que les pompiers volontaires reçoivent une bouffée de reconnaissance. Comme ce soir d’août 2003 [lors de feux de forêt exceptionnels en Lozère], où vous applaudissiez au passage d’une colonne qui descendait du front pour quelques heures de repos.
« Vous applaudissiez ces hommes — et femmes — au visage noirci, aux tenues maculées, qui le lendemain remonteraient combattre sans aigreur, sans états d’âme, juste pour accomplir leur devoir.
« Lozérien honoré d’avoir été coopté par vos sapeurs-pompiers, je suis fier de côtoyer les meilleurs de vos enfants. »
Faut-il conclure ?
Qui serait capable d’une vraie conclusion enjambant l’avenir ? Pas moi… D’autant que les nouvelles de nos années 2020 laissent à penser que, sur fond d’un civisme hésitant ou investi dans tout autre chose, souvent d’ailleurs à égalité d’utilité, des craintes se font jour. Il n’est pour les saisir que de se reporter à une note officielle récente du colonel Jean-Luc Queyla, chef du Bureau des sapeurs-pompiers volontaires à la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. Osons faire face : « … C’est 100 à 150 centres d’incendie et de secours qui disparaissent chaque année. En général, ce sont des centres communaux ou intercommunaux où il y a peu d’activité et qui comptent entre cinq et dix sapeurs-pompiers volontaires. Mais, lorsqu’on les additionne, le nombre de volontaires concernés apparaît significatif, d’autant que ces fermetures se répètent tous les ans, depuis des années. Elles ont un impact direct sur le volontariat […]. D’abord, chaque caserne fermée est un lieu d’engagement en moins. Ensuite, même lorsqu’il y a regroupement de casernes, il y a une perte en charge, car certaines personnes, loin de chez elles, n’adhèrent plus à la démarche. Quelque part, il y a une perte d’identité pour celles qui se sont engagées pour défendre leurs communes. »
Et dire que des pays comme les États-Unis ou l’Allemagne « font le plein » de volontaires !
Première femme sapeur-pompier civil en France
Françoise Mabille a été la première Française à devenir sapeur-pompier (sapeuse-pompière, terme peu euphonique) volontaire. Après avoir passé le brevet de secourisme en 1973, elle sollicite de l’officier commandant le centre de secours de Barentin (Seine-Maritime) son incorporation. Mais la fonction se trouve encore exclusivement réservée aux hommes. Le premier engagement officiel de Mme Mabille date pourtant du 6 janvier 1974. Le maire a donné son accord, tout en transmettant la demande au ministre de l’Intérieur. Les médias s’emparent du fait et lui donnent toute sa signification. Alors, la Fédération nationale des sapeurs-pompiers demande qu’une position officielle soit définie. Fin 1974, le gouvernement autorisera l’emploi de volontaires féminines. En 1994, Mme Mabille deviendra professionnelle, jusqu’à sa retraite en 2011, après trente-sept années de service.
Décorée de la médaille du Département de Seine-Maritime, elle a été faite chevalière de la Légion d’honneur, puis de l’Ordre national du Mérite.
- Désormais, la disponibilité des volontaires se trouve soutenue par une possibilité de contrats entre Services départementaux d’incendie et de secours puis employeurs, ce qui tend à compenser pour ces derniers les heures non travaillées par leurs salariés pompiers volontaires requis pour cause d’interventions.[↩]